Le défi du Jedi
Le défi du Jedi
Un jour que je marchais tête basse dans le désert, regardant humblement mes pieds boudinés dans des spartiates Dolce et Gabana dotées d’un talon de 10 cm, je passais près d’un buisson ardent. Comme je restais incrédule à me frotter les yeux devant ce phénomène inexplicable, une voix solennelle me fit agenouiller et commença à me dicter ces commandements.
« - Tu prendras parchemin brebis égarée, tu prendras plume d’oie âme égarée par le luxe, tu t’isoleras loin des tentateurs disons dans la Creuse et tu écriras !
Tu écriras et il faudra absolument que tous ces mots se trouvent dans le message : Jean-Jacques, coléoptère, Jacquard, comtoise, Rolland Garros, anémomètre, iguane, plumeau, artère, santiag. Puis tu glisseras aussi ces expressions : la fête des mères épinglée, habiller mon regard c’est essentiel, le caniche, ce merveilleux petit compagnon, problème capillaire ou psychiatrique.
Enfin, il te faudra : aborder avec tact le problème de la sécheresse intime, prendre une position tranchée sur Jean-Jacques, parler du rôle capital du tambourin en peau de yak du Kazakhstan au sein du philharmonique de Londres.
Ne cherche pas à comprendre, obéis ! Ensuite dépose ce manuscrit devant la gare routière de Tombouctou et vas te reposer.
Je tombais à genoux en pleurant, Dieu m’avait parlé où mon éditeur, je ne sais plus très bien, toujours est-il que je me mis au travail immédiatement tout de suite après sur le champ.
J’aime bien Jean-Jacques. Je le dis comme je le pense. Sans aucune pudeur, sans honte, sans fioritures, sans tralala.
Jean-Jacques, y sait tout un tas de trucs sur plein de choses.
Quand y se met à parler là comme ça, on dirait Jésus Christ ou Bernard Tapie pasqu’il est passionnant quand y cause et qu’y pointe son doigt vers toi.
Tout le monde lui a tourné le dos à Jean-Jacques mais moi, j’peux pas m’en empêcher, j’adore l’écouter alors j’vais l’voir au parloir. Enfin, j’allais le voir, maintenant j’vais l’voir au cimetière.
Les docteurs, y z’ont pas trop déterminé de quoi il souffrait au juste.
A son procès, alors que ces sales mômes ont raconté tout un tas d’histoires monstrueuses sur lui, les experts sont un peu restés dans le vague du genre :
« - Monsieur le Juge, on n’arrive pas à se mettre d’accord sur le cas de Monsieur Jean-Jacques R. ; problème capillaire ou psychiatrique, à vous de trancher…( vous noterez au passage que cette phrase eut été beaucoup plus drôle avant 1981).
Moi, j’y croyais comme un fou, j’y tenais plus, je transpirais comme un bœuf par tous les pores de ma peau sous mon Jacquard en synthétique.
Malheureusement, ces petits menteurs pervers ont eu gain de cause et il en a pris pour vingt ans l’Jean-Jacques sous les applaudissements de tout le village. Des ingrats j’vous dis ! A vous dégoûter du genre humain ! Il leur a pourtant rendu des services à tous, et gratos en plus !
L’entraîneur des poussins du club de foot pendant vingt ans, c’était lui !
L’accompagnateur des randonnées nocturnes des scouts, c’était lui !
Sans parler des cours de rattrapage scolaire et des leçons de catéchisme ! Non mais sans déconner ! Ah ça, il était pieux le Jean-Jacques, toujours à se signer…
De là à l’accuser de toutes ces monstruosités quand même.
Bon c’est vrai qu’un jour je l’ai surpris dans une drôle de position avec son chien ! C’était quoi déjà ? Ah, oui, le caniche, ce merveilleux petit compagnon, bouclé couleur abricot…
Mais bon, fallait voir comment qu’y trimballait son p’tit cul en remuant la queue ! Y cherchait Jean-Jacques, c’est clair.
- T’en as une drôle de tête que j’lui dis, tu t’es fait boxer ou quoi ?
Alors là Jean-Jacques il a pris son air un peu de Jésus-Christ et il m’a dit :
- Non petit, j’ai usé de fards car habiller mon regard, c’est essentiel…
Oh putain, respect le mec, y causait trop bien…
D’ailleurs, c’est moi qui l’ai récupéré l’Titi mais il est mort alors qu’on jouait.
Je lui lançais une santiag et y devait me la rapporter. Oh, c’était trop drôle de le voir traîner la santiag qu’était plus lourde que lui, y s’en lassait pas mais après je l’ai lancé trop loin, par-dessus le parapet en fait et Titi a sauté. Rideau.
Alors j’ai menti, Dieu me pardonne, j’ai dit à Jean-Jacques que son Titi était mort de sa belle mort.
Ouh là, qu’est-ce qu’il a pleuré son Titi, inconsolable qu’il était !
Même sa collection de coléoptères genre des mouches que je lui avais rapporté en prison n’a pas réussi à l’égayer.
Alors j’lui ai dit : - Hey Jean-Jacques, sois pas triste, t’as la télé quand même, c’est génial ! Merde quand même, y’a plus malheureux que toi ! Pense à tous ces gens qui peuvent pas suivre Rolland Garros pasqu’y sont morts ou pasqu’y sont aveugles !
Tu fais chier Jean-Jacques à la fin ! Bon j’me suis un peu énervé, y’aurait pas eu la vitre blindée, j’crois que j’lui aurais défoncé la tronche au Jean-Jacques !
- J’suis innocent Paulo qui m’disait, j’suis innocent !
Ah, ça, il avait perdu de sa superbe l’Jean-Jacques !
Un jour qui m’lisait un article de Picsou magazine « La fête de mères épinglée au Nicaragua » il est devenu tout vert, putain y m’a fait peur, on aurait dit Hulk le genre de monstre là qui craquait ses affaires. Y z’ont appelé le médecin-cantinnier qu’a dit qu’il avait une artère qu’avait pété dans son cerveau et que maintenant y serait plus qu’un légume, vous vous rendez compte d’un destin si tragique !
Du temps où je l’avais connu, il arrivait tout droit de Paris où il avait exercé tout un tas de métiers passionnants genre vendeur d’anémomètres, de comtoises suisses mais là il était représentant en plumeaux synthétiques en poils naturels de marmotte.
Il en a vendu à tout le village pis comme y s’plaisait bien là, il est resté.
Puis, comme il avait eu un diplôme de kinésithérapeute en Angola, il a ouvert son cabinet mais il avait pas mis de plaque, c’était pour arrondir ses fins de mois. Y faisait gynécologue aussi pour dépanner. Il était spécialisé dans le problème de la sécheresse intime post accouchement. Y faut croire que ce problème touchait une bonne partie de la population féminine car son cabinet ne désemplissait pas. Le curé aussi y allait.
Moi, j’osais pas trop lui parler, y m’impressionnait trop.
Quand y roulait avec sa 309 GTI flambant neuve, ouaouh, j’étais scié. Il avait rajouté tout un tas de trucs qui faisaient son et lumière dessus, c’était un précurseur en tout Jean-Jacques.
C’est lui qui m’a abordé un jour où j’traînais par devant chez lui.
- Entre ! qui m’a dit. J’vais t’faire voir quelque chose.
Alors je suis rentré et il m’a servi un pastis puis il m’a tendu une sorte de petit tam-tam assez ancien. Tout en me caressant les cheveux il m’a dit.
- Tu sais ce que c’est petit ?
Comme je faisais non de la tête il a commencé à parler d’un truc passionnant mais avec une drôle de voix.
L’objet en question n’était pas un simple tam-tam acheté aux puces de Clignancourt, non, c’était un tambourin en peau de yak du Kazakhstan ! Et sans tambourin en peau de yak du Kazakhstan, pas de philharmonique de Londres !
Ah, ça vous en bouche un coin ça hein ! Après il s’est lavé les mains, il avait l’air d’être plus détendu et d’apprécier ma compagnie. J’vous dis pas comme j’étais fière moi l’bedot !
Un autre jour y m’a présenté Jojo son iguane domestique qu’était bien faut l’avouer pas très commode quand y connaissait pas mais qu’est-ce qu’on a rit quand l’Jean-Jacques à mit l’Titi dans la cage de Jojo, vous auriez vu l’chantier mais c’est quand même Titi qu’a eu l’dessus mais avec une oreille en moins.
Enfin que de bons souvenirs avec le Jean-Jacques…