Tuer l'ennui

Publié le par Milène se déchaîne

 

Tout a commencé à l’aube de mes trente ans.

Une irrépressible léthargie s’était emparée de moi sournoisement, insidieusement.

Traîtreusement même depuis quelques années déjà.

Au fond de moi, sans en parler à personne bien évidement, je savais que je faisais une dépression nerveuse.

Dès le matin, je pensais avec délice au moment où je me glisserais dans mon lit douillet et que j’éteindrais les feux.

Toute perspective d’activité physique me fatiguait bien plus que ça.

C’était tout simplement inconcevable que je sollicite mes muscles pour autre chose que leur ration quotidienne.

Si un quidam, même un ami me proposait une activité demandant un effort particulier, soit j’évinçais la chose si j’en avais l’occasion, soit j’acceptais à contrecoeur tout en nourrissant une sourde rancœur bien que puissante envers la personne indélicate qui avait ourdi ce complot contre moi et je me promettais de le lui faire payer d’une façon ou d’une autre.

J’avais tellement rayé toute activité physique non vitale à ma survie de mon quotidien que mon cerveau se taillait la part belle.

Il recevait deux fois plus d’énergie que les cerveaux lambda.

Cela créait un décalage avec mon entourage, forcément. Rassurez vous, je ne vais pas mettre « forcément » à chaque bout de phrase sinon j’incarnerais vite le schéma durassien, l’incarnation de l’ennui à mon humble avis !

Je pensais non-stop à toutes sortes de choses iconoclastes, mon cerveau s’auto connectait à des sujets que je croyais ne pas maîtriser et, à force de pensage, mon cerveau s’était constitué un stock énorme de conversations passionnantes entre lui et lui.

Nous vivions de plus en plus en autarcie intellectuelle ce qui, je le reconnais, ne pouvait conduire qu’à un drame.

J’étais devenu un mutant, j’avais l’impression de n’être plus qu’un cerveau en ébullition, avide de choses, d’évènements, de savoir, de lumière, de miracles même…

J’étais devenu un mort vivant. Ou plutôt un vivant mort.

C’est pour ça que j’ai commencé à tuer l’ennui mais comme l’ennui est une idée globale et immatérielle j’ai eu l’idée de tuer l’ennui par gens interposés : j’allais tuer les gens ennuyeux.

Si je venais au bout de ma tâche, ce qui est une utopie, je serais accusée par ceux qui restent, du plus grand génocide de tous les temps. Sauf si ceux qui restent, par élimination, ne soient pas ennuyeux et qu’ils reconnaissent en moi un héros d’utilité humaine mais ça, c’était un rêve inaccessible maintenant je le sais.

Donc pour reprendre ma théorie, plus j’éliminerais de gens ennuyeux moins ils m’ennuieraient et donc je m’ennuierais moins.

Evidement, tuer les gens ennuyeux est une activité éphémère car repérable dans le temps par recoupement des services de police.

 

Pour que quelqu’un soit susceptible de vous ennuyer, il faut une certaine promiscuité soit amicale, professionnelle et le plus souvent familiale et, l’attachement aidant, on peut laisser une chance de rédemption.

Bien sûr, il y a bien quelques exceptions où l’ennuyeur que l’on tue est une personne tout à fait étrangère à vous. Je dis ça car ça m’est arrivé par deux fois.

Ces personnes étaient d’un ennui si grossier, si vulgaire, si agressif et indécent que je les ai tué sur l’instant avec un acharnement et une cruauté dont je ne me serais jamais crue capable.

Les victimes étrangères à mon cercle qui ont croisé mon chemin étaient des êtres d’un prodigieux égocentrisme qui, en plus de me déranger alors que j’étais dans mes rêveries encéphalites par des propos d’une banalité explosive, geignaient sur eux, s’auto plaignaient sans en avoir l’air d’une voix monocorde hystérique.

Pour eux, les autres ne sont que des oreilles géantes où ils peuvent déverser leur médiocrité sans discontinuer. Même pas une pause dans leur récit, même pas une voix originale ou des mimiques intéressantes à copier et à s’approprier, non !

Un flot d’immondices courant dans le caniveau, un flot d’inepties coulant ininterrompu.

Rien qu’à en parler, je sens tous les poils de mon corps, et pas des moindres, se hérisser.

 

Le sage ne parle plus, il vit dans le silence, il a compris qu’il n’y a pas d’échange, que c’est un leurre.

Si par bonheur, je rencontrais dans une morne journée, ce qui devenait de plus en plus rare, quelqu’un qui allumait une lumière en moi, faisait jaillir une étincelle dans mon cerveau, j’avais envie de lui baiser les pieds avec dévotion.

Comme une miséreuse à qui on aurait lancé un vieux bout de poulet.

Si quelqu’un m’apprenait quelque chose d’intéressant, si cette personne arrivait à me faire lever un sourcil d’étonnement, je courais jusqu’à l’église lui allumer un cierge et prier pour son âme et son salut éternel.

Alors comme c’est devenu de plus en plus rare, j’ai tué à tour de bras et ils ont mis longtemps à m’attraper car aucune logique ne reliait mes crimes.

J’ai pourtant l’impression d’avoir rendu service à la société mais allez lui faire comprendre ça à la société !

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Publié dans Textes

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M
<br /> on dirait du amelie nothomb!! et c'est un compliment de ma part!<br /> <br /> <br />
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M
<br /> Tiens c'est marrant quand je l'ai lu la première fois je me suis dit: Tiens on dirait du moi! Merci en tout cas ça me rebooste!<br /> <br /> <br />
J
<br /> Oui, Vian. Le même qui a trouvé un autre titre génial :<br /> <br /> "J'irai cracher sur vos tombes"<br /> <br /> Tout un programme ! ;)<br /> <br /> <br />
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M
<br /> j'ai lu tout ça il y a bien longtemps maintenant ( même "l'équarissage pour tous", les chansons, les livres de Vernon, j'étais fan ( et de jazz aussi mais le jazz des caves qui swingue pas le jazz<br /> loundge d'aujourd'hui). Cela fait bien longtemps que je l'ai pas relu dis donc!<br /> <br /> <br /> <br /> <br />
J
<br /> "Et on tuera tous les affreux"...<br /> <br /> Le meilleur titre jamais trouvé, à mon sens.<br /> <br /> <br />
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M
<br /> C'était qui déjà? C'était pas Boris Vian? Merde je m'en rappelle plus dis donc!<br /> <br /> <br />
Q
<br /> passer sa vie à tuer, ça a l'air passionnant comme routine !<br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> Ah, il y en a bien qui passent leur vie à travailler...<br /> <br /> <br /> <br />
H
<br /> tin c'était toi la vielle mijorée de la maison d'en face ? Merci alors..elle était chiante et en plus elle radotait !<br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> C'est le fantasme de tous les gens un tant soit peu intelligent n'est-ce pas?<br /> <br /> <br /> <br />