Vieillesse
Il me semble bien que la lumière du jour passe à travers mes paupières closes. Je n’ai pourtant pas envie d’ouvrir les yeux. Je veux dormir encore. Dormir encore et encore pour rêver encore et encore.
A quoi bon me lever de toute façon ? Qui a envie de me voir ? Moi-même je n’en ai guère plus envie depuis quelques temps alors les autres…
Il faudrait que je meure mais je ne meurs pas. Le temps des émotions s’en est allé emmenant avec lui les traits de mon visage, la fermeté de mon corps et les mains des hommes posés sur moi. Je pense souvent à ce poème de Ronsard : « Vivez si m’en croyez, n’attendez à demain… ». On l’apprend à cinq ou six ans, mais qu’est-ce que cela veut dire exactement dans la tête d’un enfant qui ne cherche qu’à pousser et grandir ?
Je suis vieille, vieille à faire peur, je sens la vieille ; je crois que c’est ça le plus hideux dans le fait de vieillir : l’odeur. Alors je reste au lit pour ne pas qu’on me voit et surtout pour ne pas me voir. Quand je rêve, je rêve toujours que je fais l’amour alors que je n’ai jamais été portée sur la chose. C’est vrai que plaire me suffisait, lire le désir dans les yeux des hommes ça c’était une pure émotion qui me nourrissait pendant des mois. J’ai commencé à avoir vraiment envie de faire l’amour récemment en fait, une envie viscérale, animale, morbide.
Cela me tord le ventre, me donne des suées épouvantables et même la migraine. Le seul qui me touche encore, c’est le médecin et on ne peut pas dire que ce soit un apollon et puis, je vois bien qu’il prend un air écoeuré lorsqu’il palpe mes vieux membres flasques. Oh, je ne lui en veux pas, je le comprends, personne n’aime toucher les vieilles femmes.
Attention, je n’ai jamais manqué d’amour, non ce ne serait pas juste de dire ça mais je n’ai pas voulu ouvrir les yeux sur ce qui me manquait et sur ce à quoi j’avais droit : baiser et encore mieux être baisée comme je le méritais. Cela me fait rougir dans le noir de ma chambre, je sens le pourpre me monter aux joues moi qui ai toujours eu un langage châtié mais j’ai beau essayer de trouver un autre terme plus édulcoré, c’est vraiment le terme exact que je veux employer.
Remarquez, on dit aussi donner ou recevoir un baiser et personne n’est choqué donc ce ne doit pas être aussi choquant de le dire.
Lorsque je repense à ma vie, c’est maintenant que je décrypte ces sourdes émotions sur lesquelles je ne voulais pas mettre de nom.
Quelle idiote ! C’était pourtant si naturel, si vivant, si loin de la mort.
En les niant, j’avançais toujours plus vite vers la tombe.
Ces purs moments érotiques que j’ai vécu resteront à jamais érotiques mais intellectuellement !
Il y a un souvenir en particulier où je revois tout dans les moindres détails, je sens même les odeurs et la petite brise qui passait sous ma robe d’été.
Sa peau était dorée, mate, cuivrée, lisse, ferme, unifiée, sans aspérités.
Ses yeux noirs ne me quittaient pas d’une seconde, il me souriait, me disait merci quand personne ne faisait attention à moi. Je suis sure que jamais encore il n’avait fait l’amour mais il était fait pour ça. Son idiot de père le rabaissait sans cesse et lui parlait comme à un gamin mais ce gamin, j’en étais certaine m’aurais baisée comme jamais son père n’aurait pu le faire. Mais je n’ai rien tenté malgré le frôlement de ses doigts lorsque nous faisions la vaisselle et son souffle tout près de ma nuque.
Alors, je revis sans arrêt cette journée, c’est devenu mon unique plaisir en attendant que Dieu, le Diable où le néant ne me délivre de cette prison. Je le revis encore et encore mais je l’améliore à chaque fois.
Hier j’ai rêvé que le gosse était épouvanté par mes caresses, je sais ce n’est pas très plausible mais j’y prenais un tel plaisir… Il n’osait pas crier lorsque je le maintenais entre le mur et moi et que je glissais ma main dans son pantalon. Finalement, il éjaculait très vite dans ma main, les yeux révulsés, son visage dans ma nuque en sueur et sa bonne odeur de miel d’acacia. Plus j’épure mon rêve de tout romantisme, de toute logique, de toute morale plus je sens que j’atteins la vérité nue. L’émotion charnelle pure était là à ma portée et je ne l’ai pas saisie parce que j’étais une idiote. Qu’avais je bien à perdre ? Un mari ? Je ne l’aimais plus de toute façon. Ma réputation ? On voit où elle m’a menée ma réputation : dans un hospice qui pue le vieux. J’y vais crescendo rien que pour le plaisir, j’ai encore beaucoup à rêver sur ce gosse. Le paroxysme, le rêve ultime sera son viol pur et simple sans autre forme de procès. Et là, je sais que l’émotion sera si forte, le plaisir si violent que mon cœur lâchera en pleine extase.
Quand j’aurais assez rêvé, je pourrais mourir.