Variation sur un tableau

Publié le par Milène se déchaîne

D’après une œuvre de M.C. ESCHER

 

 

« Nous ne reviendrons plus… » soupira Claudie.

Elle versa une larme qu’elle s’empressa d’essuyer sur son mouchoir de dentelle pour ne pas effrayer les enfants.

Son mari lui pressa tendrement l’épaule lui aussi au bord des larmes.

La blancheur d’Alger semblait plus éclatante encore vue du bateau. Elle semblait scintiller tel un mirage sous le soleil, elle semblait vivante et remuante, pas du tout figée. Elle paraissait être une mère émue de voir partir ses enfants.

Tandis que ses parents ne pouvaient détacher leurs yeux de la ville blanche le petit Pierrot lui contemplait la mer du haut du bateau. Il regardait l’écume blanche comme de la crème fouettée qui s’éloignait régulièrement des côtes métalliques du navire.

Son regard fut attiré par une minuscule embarcation secouée de toutes part par les remous du navire. Il posa ses jumelles sur son nez et se demanda s’il n’était pas en train de rêver ; un gondolier promenait un couple d’amoureux dans le port d’Alger !

Il semblait à Pierrot que le gondolier chantait et tentait de rester bravement debout alors que la gondole tanguait dangereusement.

Avec sa paire de jumelles, il regarda les amoureux qui étaient blottis l’un contre l’autre, terrorisés…

- Quelle drôle d’idée de se balader en gondole dans un port ! Pensa Pierrot. Je vais faire voir ça à Papa.

Au moment où il décrocha ses jumelles, une manœuvre brutale du capitaine les fit tomber à l’eau.

 

- Aïe ! Hurla le gondolier ! Ma qué cé qui mé tombé sur la tête ?

Un projectile lui était tombé dessus avec une force monumentale. Il sentit une énorme bosse se former immédiatement. En se frottant la tête, il ne vit rien de particulier dans le ciel qui était simplement noir de pluie.

- La mer est si agitée aujourd’hui ! Heureusement, j’aperçois enfin le Pont des Soupirs… Je dépose mes clients à leur hôtel et je file chez le mama manger des carbonaras et regarder le match AC Milan- Turin.

La mama pendant ce temps regardait la vie grouiller de sa fenêtre. Elle était tellement grosse qu’elle ne pouvait guère plus descendre de son sixième étage sans ascenseur. Elle ne faisait qu’attendre Luigi son fils, gondolier par intérim de son état, toute la journée.

Il rentrait souvent tard car, comme son père, il n’avait aucun sens de l’orientation et une fois, elle l’avait attendu un mois car il avait gondolé jusqu’à Alger.

Elle avait vue sur le Palais Vénnezio qui avait été d’une splendeur magnifique au 17ème siècle et qui maintenant était complètement déformé par l’eau et les tremblements de terre successifs, courants à Venise au 21ème siècle.

Pour tout dire, il était complètement défoncé, l’extérieur se confondant avec l’intérieur.

Les colonnes, les murs, les vitres et le plancher, tout était sens dessus dessous, un peu en forme de colimaçon où d’escargot. Il avait servi de musée d’art moderne et maintenant il ne servait plus à rien.

Elle entendit un cliquetis dans la serrure.

- Tiens voilà mon idiot de Luigi qui rentre par le toit ! Il a encore perdu les clefs de la porte…

Elle jeta un dernier coup d’œil au palais Vénnezio et eut l’impression étrange qu’on l’observait avec attention. Elle ne pu réprimer un frissonnement.

 

Le guide était déjà reparti vers une autre galerie du musée suivi de sa cohorte de touristes mais Mark ne pouvait détacher ses yeux du grand tableau surréaliste d’un peintre inconnu.

Il essayait de comprendre pourquoi le peintre avait rassemblé tous ces clichés disparates en une seule scène ; un navire colossal, une gondole, une ville que l’on semble voir à travers une lunette déformante et cette vieille dame à sa fenêtre qui semblait regarder le spectateur.

Mark resta un long moment les bras ballants, comme hypnotisé par la toile.

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Publié dans Digressions verbales

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