La vie de marie suite

Publié le par Milène se déchaîne

                                       CHAPITRE 8

 

 

Narcissia, aussi en forme qu’elle était au bord du suicide la veille avait réussi à m’entraîner en ville un dimanche. J’avais du me la trimballer toute une après-midi, parlant sans relâche de sa vie trépidante au Brésil. Des histoires totalement invérifiables bien sûr, lui permettant de laisser libre cours à son imagination débordante et surtout de se donner le beau rôle, des histoires de guérilleros embusqués dans son ranch, de serpents venimeux dans sa douche, de parrains de la mafia colombienne, de milliardaires…

Je n’avais évidemment en comparaison aucune histoire truculente à lui raconter et, même si cela avait été le cas, elle ne m’aurait pas laissé la parole.

Heureusement qu’en rentrant à la maison, j’aperçus la voiture de Louisa garée à sa place. Alléluia !

Mon dernier atout venait d’arriver et voler à mon secours. Connaissant le franc parlé de Louisa, elle n’irait pas par quatre chemins pour dire à Narcissia de ne pas s’attarder chez nous. De plus, le courroux de Narcissia s’abattrait sans aucun doute sur Louisa et non sur moi. Tout bénef !

 

Louisa m’entendit rentrer et m’appela de la cuisine. Lorsqu’elle se retourna pour me parler, elle découvrit que je n’étais pas seule. J’allais lui présenter ma sœur mais celle-ci me prit de cours, me bouscula et se rua vers Louisa la main tendue.

  - Enchantée de faire votre connaissance Louisa, j’ai beaucoup entendu parler de vous !

Louisa écarquilla les yeux devant ce spécimen rare de sexe féminin qui secoua ses longs cheveux auburn et lui sourit, découvrant des dents brillantes et parfaitement alignées. Opération charme réussie la garce !

  - Ah oui, excusez-moi, je ne me suis pas présentée… Je suis Narcissia, la sœur de Marie…

 

Il y eut un moment de flottement. Louisa se saisit du torchon et s’essuya les mains tout en nous regardant l’une après l’autre dans le plus grand étonnement.

Je connaissais bien ce genre de réactions depuis ma plus tendre enfance : la comparaison.

Ce n’était qu’un mauvais moment à passer…

 

Louisa posa son torchon et tendit sa main à Narcissia.

  - Euh, bonjour Narcissia, eh bien, écoutez, enchantée moi aussi de faire votre connaissance mais je dois vous expliquer mon étonnement par le fait que je ne savais pas que Marie avait une sœur. Et pour le coup, vous êtes tellement… différentes !

 

Narcissia, qui prenait toujours cette évidence comme un compliment à son avantage se gonfla d’orgueil comme un paon faisant la roue.

Elle m’attrapa par l’épaule et me serra à m’en briser la clavicule.

  - Ah oui, ma petite sœur, quelle cachottière… Mais je dois vous préciser que pour mon arrivée, elle n’était pas au courant…

Elle relâcha son étreinte, se tourna vers la fenêtre, le regard embué et perdu dans le vide comme prise d’une souffrance intolérable.

  - En fait, je reviens tout droit du Brésil… J’ai tout laissé là-bas, je n’ai plus rien, plus de mari, plus rien…

 

Louisa regardait Narcissia, subjuguée comme par un phénomène surnaturel. Il fallait absolument que j’intervienne pour rompre le charme.

  - Oui, enfin Louisa, ne t’inquiète pas, Narcissia ne restera que quelques jours, le temps de se requinquer avant de prendre ses quartiers chez nos parents à Grenoble…

Narcissia émit un petit sanglot pathétique accompagné d’un soubresaut ridicule cependant que Louisa me jetait un regard noir et plein de reproches. Elle s’avança vers ma sœur et lui pressa l’épaule gentiment et lui dit d’une voix douce que je ne lui connaissais pas.

  - Ne pleurez pas Narcissia… Vous pouvez rester ici autant que vous voulez, vous êtes ici chez vous…

Narcissia renifla bruyamment et bafouilla un merci plein de reconnaissance.

  - Merci Louisa, c’est si gentil de votre part de me le proposer ! Marie appréhendait de vous le demander mais vous n’êtes pas si terrible que ça en fin de compte !

Nouveau regard noir de ma colocataire et clin d’œil moqueur de ma sœur.

Elle croyait avoir remporté la victoire mais je n’avais pas encore sorti ma dernière carte. Louisa avait une sainte horreur des animaux de compagnie mais particulièrement des chats qu’elle trouvait fourbes, inutiles et paresseux.

  - Narcissia, il faut que je te précise que Louisa a une sainte horreur des chats, c’était d’ailleurs une des conditions pour que notre colocation marche ; aucun animal de compagnie…

Louisa leva un sourcil comme pour en savoir plus. Narcissia, sentant un possible retournement de situation reprit comme par magie son air accablé et désespéré.

  - Oui Louisa, mon chat Elvis m’accompagne mais comprenez moi, je ne pouvais pas le laisser au ranch… Manolo en était si jaloux qu’il m’a menacé de le lâcher dans les marais bourrés d’alligators… Ce chat, c’est tout ce qui me reste de ma vie au Brésil…

 

Louisa s’était assise fascinée. Oubliée son horreur des chats, elle était suspendue aux jolies lèvres de ma sœur et elle compatit immédiatement.

  - Oh, le monstre, le salaud ! Mais allez donc le chercher votre chat Narcissia…

Elle fila dans le salon chercher son précieux trésor mais revint en exhibant une large entaille sanguinolente à la main.

 

  - Ah oui, Elvis est un peu soupe au lait par moments. Je crois que c’est le voyage dans la soute avec les autres animaux, ça l’a traumatisé vu qu’il voyageait toujours sur mes genoux dans le jet du père de Manolo…

Louisa se précipita et se saisit de la main de ma sœur comme s’il s’était agit d’une relique sacrée et l’emmena, ravie, dans la salle de bain pour la désinfecter.

 

Bon, sur ce coup là, je l’avais mal joué, j’avais comme d’habitude sous estimé le talent de Narcissia pour me pourrir la vie mais cette traîtresse de Louisa, cette inconsciente de Louisa ne tarderait pas à s’apercevoir qu’on ne proposait pas l’hospitalité à ma sœur sans impunité…

 

 

 

                                  CHAPITRE 9

 

 

 

Le lundi matin, j’arrivai de bonne heure au bureau.

J’espérais voir Pierrick avant l’arrivée des autres afin de m’excuser encore une fois de mon comportement stupide vis-à-vis de Stéphane. J’avais l’estomac dans les talons quand j’entendis couiner la porte d’entrée.

Je me précipitai dans le couloir avec l’espoir fou qu’il me serrerait dans ses bras. Au lieu de ça, je les aperçus, Pierrick et Stéphane, arpentant le couloir en riant et en plaisantant.

Ils passèrent à côté de moi en me lançant un « Bonjour Marie ». Un des bonjours les plus humiliants de toute ma vie.

Comme je restai interdite, ma tasse de café dans les mains, Pierrick me tapa sur l’épaule ainsi qu’on le fait à un camarade de régiment.

  - Eh bien, t’as vu un revenant ?

Stéphane ricana bêtement dans le dos de Pierrick puis ils se dirigèrent vers la salle de réunion.

 

Apparemment, ma faute de goût de la semaine passée n’avait pas été appréciée et encore moins pardonnée.

Quelle fille stupide je faisais ! Quelle midinette au cerveau atrophié ! Quelle mentalité mesquine de maîtresse jalouse ! J’aurais voulu être foudroyée sur place ! Je le savais pourtant que Pierrick n’aimait pas qu’on remette ses choix en cause !

Certains collaborateurs en avaient fait l’amère expérience.

 

J’avais oublié cette caractéristique élémentaire du caractère de Pierrick ; c’était un testeur du genre humain et le fait que je couche avec ne changeait rien à l’affaire. Il voulait, disait-il, nous sortir de notre médiocrité de « petit peuple ». Il disait qu’il nous évitait le gros du boulot en le faisant pour nous.

Lui s’en était sorti lui-même au prix de quelques sacrifices amicaux et même familiaux. Malgré l’amour qu’il leur portait, il s’était vite rendu compte que ces gens auraient freiné son ascension sociale. « - Pour avancer, il faut se détacher de toutes ces chaînes qui nous entravent comme la famille, l’éducation ou pire, les amis qui nous jalousent plus qu’ils ne nous aident ».

Avec lui, il fallait toujours être sur le qui-vive. Même dans les moments de détente, comme lors d’un dîner par exemple, il traquait les fautes de goût.

Il me laissait choisir le vin par exemple ( j’avais d’ailleurs potassé tous les guides des vins que j’avais pu trouver car je ne buvais que très peu) et à chaque fois j’attendais fiévreusement sa sentence.

Soit un sourire de satisfaction, soit une moue désolée…

 

Comment allais-je pouvoir réparer cette stupide erreur ?

En allant m’excuser auprès de Stéphane peut-être ? Ou alors en faisant profil bas pendant quelques jours, le temps que ça passe ?

C’était peut-être la meilleure solution en fin de compte car quand Pierrick vous avait dans le nez, ce n’était même pas la peine d’aller gémir, demander des explications et encore moins pleurnicher…

 

En rentrant ce soir là, j’eus la désagréable impression d’être l’épouse répudiée d’un sultan arabe alors que je n’étais même pas sa femme et qu’en plus Pierrick n’était pas arabe mais breton !

 

Toute la semaine se déroula dans cette ambiance déplorable où je guettais toute la journée un signe, un sourire, un geste de Pierrick qui m’eut absous de mes pêchés.

Je ne pouvais m’empêcher de ressentir de la haine vis-à-vis de Stéphane.

J’avais honte de nourrir une haine secrète et vile envers lui qui, après tout, n’était pas responsable de ma disgrâce.

Non, la seule et l’unique personne à blâmer, c’était moi…

 

 

A la maison, tout le monde avait réussi à cohabiter. Louisa rentrait tard et épuisée et filait manger dans sa chambre et Narcissia sortait beaucoup je ne sais où et avec je ne sais qui.

Moi, j’avais le moral en berne du genre : « - Je ne suis qu’une geignarde, une moins que rien… ».

Moi qui pensais quelques semaines auparavant que Pierrick ne tarderait pas à divorcer, je commençais sérieusement à douter qu’il quitte un boulet pour un autre boulet.

 

Narcissia avait quand même réussi à envahir chaque pièce de la maison en une semaine chrono. Elvis, qui n’était pas castré :

 « - Je ne veux pas en faire une tafiole à sa mémère ! dixit ma sœur ». pissait partout dans la maison pour délimiter son territoire, ce qui, combiné à une chaleur des plus torrides donnait une odeur ammoniaquée insupportable à la maison.

Remarquez, il ne valait mieux pas l’opérer, sinon il aurait fallu un monte charge pour le soulever !

Louisa faisait un effort pour surmonter son horreur des chats et de celui-là en particulier car elle en pinçait pour ma sœur.

Elle m’avait quand même dit que ce n’était pas normal qu’un félin soit si gros et qu’il faudrait songer à le mettre au régime sur quoi je m’étais écriée :

  - Tais-toi malheureuse… Si tu veux rester dans les bons papiers de ma sœur, sache qu’Elvis n’est pas « gros », il est « beau et vigoureux ».

Louisa était fort intéressée par Narcissia et quand j’étais seule avec elle, elle me harcelait de questions.

  - Mais, sais-tu pourquoi elle a rompu avec son mari au moins ?

  - Non pas vraiment et puis Narcissia parle beaucoup pour rien dire mais quand quelque chose est important, elle se défile…

Louisa prenait fait et cause pour ma sœur et s’apitoyait sur son sort.

  - C’est vraiment triste pour elle, elle doit être bien malheureuse… Ah ça les bonhommes, on ne peut vraiment pas leur faire confiance…

  - Malheureuse Narcissia ? Tu plaisantes j’espère ! On voit bien que tu ne la connais pas !

Elle me regarda sévèrement tout autant que curieusement.

  - Tu es très dure avec ta sœur Marie pourtant elle, elle n’arrête pas de t’encenser, de te porter aux nues.

  - Hum, ne te fie pas aux apparences, tu es si naïve par moments ! La seule personne qu’encense Narcissia, c’est elle-même. Elle a toujours été comme ça et je ne vois pas ce qui aurait pu la faire changer subitement.

Louisa continuait sa mélopée, convaincue qu’il y avait du bon chez ma sœur.

  - Mais je t’assure, elle a vraiment l’air de t’adorer !

  - Oui, oui c’est ça, bien sûr elle m’adore ! Elle m’adore comme un bourreau aime sa victime et pour mon malheur, moi aussi je l’ai longtemps adorée, j’étais comme un agneau qui tend innocemment sa gorge au couteau du boucher.

 

Devant l’air de suspicion de Louisa, je m’étais levée pour donner plus de grandeur à mon récit zolesque.

J’énumérai à Louisa les méfaits de Narcissia, les situations humiliantes dans lesquelles elle avait toujours eu grand plaisir à me mettre, à me faire tourner en bourrique, à me terroriser pour obtenir ce qu’elle voulait. Et les parents qui l’encensaient et riaient à table de mes malheurs…

 

Louisa m’avait écoutée poliment sans cacher son mépris grandissant pour mes malheurs enfantins.

  - Mais Marie, ce sont des trucs de gosses ! Ne me dis pas que tu lui en tiens rigueur tout de même ! Tout le monde a connu ce genre de situation dans son enfance… Tout n’était pas toujours tout noir n’est-ce pas ?

  - Non, non bien sûr. Elle avait quelque fois de véritables élans de tendresse aussi soudain qu’irrationnels… Dans ces trop rares moments, j’avais le droit de rentrer dans sa chambre, de toucher à ses jouets et honneur suprême, dans nos jeux de rôles, je n’étais plus la servante, la fille de ferme, la gueuse sale et répugnante mais la sœur de la reine !

 

Devant l’air condescendant de Louisa, je levai les yeux au ciel et je choisis de clore le débat sinon, j’allais encore passer pour la méchante sœur. Elle verrait bien le vrai visage de ma sœur, il suffisait juste d’être patiente.

 

 

 

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S
ça sonne vrai, pire que si t'avais eu une soeur...
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