Marie-Jeanne
Marie-Jeanne ne supportait pas une journée de travail normale. Elle était bien incapable de tenir la cadence et ne réussissait pas à fixer son attention plus de trois heures d’affilée. Si bien que lorsqu’elle y était obligée, cela la rendait malade.
Rien ne l’énervait plus que de savoir qu’elle aurait une dure journée de labeur le lendemain. Avec cette chaleur, ces embouteillages, cette pollution, ces gens excèdes comme des guêpes prêtes à vous piquer… Non, vraiment elle n’y tenait plus, elle avait envie d’une autre vie.
Une même question revenait souvent dans son cerveau : Mais comment font donc les autres ?
Les autres c’étaient surtout ses collègues de bureau toujours pimpantes, maquillées, toujours en forme, dignes épouses, bonnes mères de famille et employées modèles. Elles ne connaissaient donc pas le mal être ces trentenaires ?
Marie-Jeanne en était sûre maintenant, ses collègues se moquaient d’elle derrière son dos !
Pour l’instant, elle ressassait tout cela, assise à son bureau, un crayon dans la bouche à penser à un moyen de se sortir de ce bourbier, à partir de cette petite ville de province où tout le monde se connaissait et savait tout les uns des autres.
Partir de cette ville où elle n’avait aucun avenir, partir de chez ses parents qui lui gâchaient la vie, partir pour la capitale où l’on reconnaîtrait enfin ses talents.
Toute à ses réflexions métaphysiques, elle n’entendit pas Monsieur Grivon entrer dans son bureau. Celui-ci lui ordonna de se rendre en salle de réunion immédiatement.
Le ciel lui tomba sur la tête lorsque monsieur Grivon lui annonça qu’elle était renvoyée. Elle s’indigna :
- Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
- Rien Marie-Jeanne, justement, rien…répondit-il d’un air las et désolé.
Elle ressortit dignement mais tout de même terriblement vexée ; Ah, elle les méprisait tous ces gratte-papiers, ils verraient quand elle serait célèbre !
Elle allait chercher un boulot digne d’elle dès le lendemain, elle en était capable, c’était le moment où jamais !
Entre nous, la vérité, c’est qu’elle avait toujours été fainéante dans tout ce qui demandait un effort physique, préférant nettement faire marcher son cerveau à des chose futiles, à des rêveries, des digressions incessantes, des pérégrinations dans un monde imaginaire, un monde brillant rempli de gens célèbres et argentés, observant et analysant tout ce qu’elle voyait ou entendait, laissant vagabonder ses pensées deci-delà, ne retenant que ce qui l’intéressait ; c’était bien trop ennuyeux de ne pas papillonner et de se fixer.
Tout le monde lui avait toujours dit de persévérer. Mais persévérer l’ennuyait pour une double raison : tout d’abord cela demandait un effort et ce mot l’horrifiait. Ensuite, approfondir voulait dire sacrifier autre chose, passer à côté, être en état de faiblesse ; quand on survole tout, on n’est pas fragile, on ne souffre pas.
Bien entendu, elle ne se leva pas le lendemain matin, ni le surlendemain pour aller chercher du travail.
Après trois mois de chômage, un jour où elle déprimait dur, elle pensa :
- Si un ami me tendait la main ce serait formidable, merveilleux… Mais au lieu de çà, tout le monde vaque à ses occupations sans se soucier de moi, de mon mal de vivre, de mes envies de mourir…
Elle pensait que même la rage de dent du chien avait plus ému ses parents et le voisinage que ses problèmes psychologiques autrement plus graves.
Elle traînait donc dans la maison toute la journée en pyjama sans savoir quoi faire de sa peau et comme elle avait déjà il faut bien le dire, un certain penchant pour la bouteille, elle se mit à boire en grosse quantité à partir de midi jusqu’à ce qu’elle soit ivre – parce que d’après elle, si on buvait le matin, on était alcoolique – théorie qui lui laissait la conscience tranquille.
Le chien tout mité lui tenait compagnie et traînait sa carcasse derrière elle, aucun de ces deux compagnons de fortune n’ayant le courage d’une grande ballade salutaire dans le parc.
Cette période la fit terriblement grossir. Elle prit une bonne quinzaine de kilos.
Cela la complexait énormément, la rendait agressive envers ses parents qui selon elle faisaient exprès de la tenter. Du coup, lorsque ses parents invitaient des amis, elle restait cloîtrée dans sa chambre avec son pack de 24 bières caché sous son lit, fumant cigarette sur cigarette, rageant contre ces intrus qui envahissaient son QG : sa télé et son canapé !
Lorsque le chien mourut, elle se retrouva seule au monde. Alors elle se replia sur le vin rouge – moins cher que la bière – elle disait que ça la libérait le vin, que ça la rendait sereine. Mon avis, c’est surtout que ça la défonçait beaucoup plus !
N’ayant toujours pas entrepris de démarche afin de trouver un emploi, elle résolut de trouver une activité artistique pour oublier de ressasser ses problèmes et pourquoi pas, trouver sa voie.
Elle se camoufla et partit acheter pour au moins deux mille francs, tout son RMI, de matériel de peinture.
Je passais la voir le lendemain. Elle n’avait pas bu une goutte d’alcool ce jour là : elle peignait assidûment, avec passion. On eut presque cru qu’elle priait.
Le soir même, elle but une tisane et se mit au lit de bonne heure en rêvant de gloire et de ses futures expositions ultra médiatisées à Paris, à New York, à Milan.
Le lendemain matin, elle courut voir sa toile. Ce qu’elle vit lui fit tellement horreur qu’elle descendit immédiatement acheter deux bouteilles de vin et alla se recoucher complètement fracassée.
Après une semaine de cuites non stop elle abandonna définitivement ses pinceaux et ses rêves de gloire.
Un jour, ses parents la fichèrent dehors avec sa valise. Cela faisait deux ans qu’elle était au chômage. Naturellement, elle vint frapper à ma porte. J’acceptais qu’elle s’installe chez moi à trois conditions :
- qu’elle arrête de boire
- qu’elle m’aide au ménage
- qu’elle cherche du travail
Elle eut tellement peur de se retrouver à la rue qu’elle accepta mes conditions sans sourciller.
Elle perdit rapidement ses quinze kilos et ne se sépara plus de sa bouteille d’eau. La maison était tenue impeccablement et Marie-Jeanne devenait carrément maniaque. Tout était javellisé trois fois par jour, aseptisé même ! Plus un bibelot superflu sur mes meubles, plus le moindre bout de papier sur la table, plus rien : on aurait dit que nous habitions un hôpital ou pire, une morgue.
Quand on sait dans quel bordel elle vivait lorsqu’elle habitait chez ses parents, on en déduit forcément qu’une maniaquerie aussi soudaine ne pouvait découler que d’une profonde névrose…
Elle avait trouvé une place de secrétaire dans une grosse boite mais ne m’en parlait jamais. Je crois qu’elle confiait tout à son journal intime.
Deux ans passèrent ainsi.
Un beau jour, elle m’annonça qu’elle partait tenter sa chance à Paris.
Je fus un peu soulagée de la voir partir mais je lui fis promettre de me tenir au courant et de me donner de ses nouvelles de temps en temps.
Croyez-vous qu’elle l’aurait fait ? Croyez-vous qu’elle aurait eu un minimum de reconnaissance ? Et bien non ! Pas une seule carte postale ! Pas un coup de téléphone, rien ! Du Marie-Jeanne tout craché !
Quinze ans plus tard, je revis Marie-Jeanne. Elle m’avait téléphoné un beau jour pour m’annoncer qu’elle venait de se réinstaller ici et qu’elle aimerait beaucoup me revoir. J’avais longuement hésité à accepter car je lui en voulais de ne m’avoir jamais envoyé un petit mot ou un coup de téléphone mais je décidais de passer outre et d’agir en bonne fille.
J’étais un peu stressée en arrivant devant sa porte car ma vie avait été bien ordinaire voire banale depuis ces quinze années alors qu’elle, elle avait du vivre de folles aventures à Paris.
Lorsqu’elle m’ouvrit la porte, je cru défaillir.
Elle était redevenue celle qui m’avait demandé de l’héberger quinze ans plus tôt mais en pire : une grosse vache fainéante, couperosée par l’alcool, vautrée dans son canapé avec ses litrons de vin et ses cendriers débordants de mégots…
Le bordel qui régnait dans son appartement était indescriptible ; c’était, pour faire court, plus sale et puant qu’une porcherie par temps de canicule !
Elle vivait de son RMI seule, sans enfants. Non, pas exactement seule ; elle vivait avec un chien tout mité, parfaite réplique de feu le chien de ses parents.
Ceux-ci s’étaient tués dans un accident de la route, la laissant seule, sans personne chez qui squatter ni d’héritage à toucher car ils avaient pris du bon temps durant leur retraite et avaient dépensé toutes leurs économies en voyages et restaurants gastronomiques…
Voilà la fin de l’histoire de Marie-Jeanne, une tragédie des temps modernes.