La vie de Marie ( ch.26)
CHAPITRE 26
Elle avait une intelligence instinctive tandis que j’étais une redoutable tacticienne. J’allais la faire douter, chose qu’elle ne supportait pas.
- Ça m’embête de te dire ça Narcissia mais vu ce que tu m’as dit sur le père de Manolo, ce n’est pas une bague au doigt qui lui en imposera à mon avis…
A l’heure qu’il est il a déjà du monter tout le monde contre toi, même tes plus proches amis…
Elle arrêta de sourire et me regarda, grandement interpellée par ces paroles pleines de sagesse. Pas un mot ne sortit de sa jolie bouche. Elle était soudain suspendue à mes lèvres.
Je n’arrivais pas à croire à ce que j’étais en train de faire, ce n’était pas moral du tout et surtout, cela ne me ressemblait pas.
- Tu sais comme Manolo est versatile, tu me l’as dit toi-même. Si ça se trouve, depuis tout à l’heure, il a déjà changé d’avis trois fois… Je ne te savais pas si naïve Narcissia, cela m’étonne de toi…
Ses yeux s’assombrirent tout à coup. Elle doutait, j’en étais sûre. Et Narcissia n’aimait pas douter, c’est le moins qu’on puisse dire.
Il fallait maintenant que je l’amène à trouver la solution elle-même, que je lui donne l’impression que toute cette stratégie sortait de son propre cerveau.
Elle se prit la tête dans les mains, comme prise d’une souffrance épouvantable.
- Oui, tu as raison, je m’emballe, je m’emballe et j’ai tendance à oublier qu’il m’avait jetée dehors comme une malpropre, comme une vulgaire fille de ferme.
Je m’étais pourtant jurée de lui faire payer mais, ahhh que veux tu, je suis un vrai cœur d’artichaut quand il s’agit de Manolo…
Première nouvelle pensais-je. Si elle, elle était un cœur d’artichaut, moi j’étais Terminator.
Bon, c’était le moment de lui asséner le coup de grâce.
- Il faut absolument que tu aies la garantie qu’il ne change plus d’avis et que tu retrouves vite ce à quoi tu as droit ! Imagine cette miss Gabon profiter de ton standing de vie…
A cette idée répugnante, elle se leva, alluma une énième cigarette et tourna en rond un long moment dans le salon.
Ne rien dire, surtout ne rien dire, laisser mûrir la chose dans son cerveau, ne rien dire si près du but. Ses neurones, quand il était question d’argent, se connectaient très rapidement entre eux. Ils allaient lui souffler la solution ultime.
Tout à coup, elle se frappa la tête avec sa main.
- Je l’ai !
- Tu l’as quoi ?
- La garantie qu’il va m’épouser pour de bon !
- Qu’est-ce que c’est ? Des papiers compromettants sur ses comptes aux îles caïmans ?
- Mais non t’es bête ! Je suis sûre que tu n’y aurais même pas pensé !
- Alors, c’est quoi ?
- Ben le gosse !
- Le gosse ? Je croyais que tu voulais te faire avorter !
- Oui bah ça, il sera toujours temps d’aviser après le mariage ! Tu sais une chute de cheval est vite arrivée dans un ranch !
Je ne relevai pas cette dernière phrase. Elle poursuivit dans son rêve de gloire.
- Comment ça se fait que je n’y ai pas pensé plus tôt ? Manolo a toujours été gateux avec les mômes. Instinctivement, ils ont toujours été vers lui, jamais vers moi ! A la perspective d’en avoir un à lui, il va me mettre sur un piédestal ! Et attention à qui me manquerait de respect ! Même le vieux pitbull enragé me mangera dans la main…
Disant cela, elle avait instinctivement posé la main sur son bien le plus précieux dorénavant : son ventre.
Il fallait que j’arrive coûte que coûte à empêcher cet avortement, je me l’étais promis.
- C’est sûr, vu comme ça et à court terme, ça va marcher mais à long terme…
Imagine l’enfant né, il te garantirait à tous point de vue un respect éternel de Manolo et une sécurité financière non négligeable…
Ouh là, cette fois, à voir sa tête j’y étais allée un peu fort ! J’étais en train non pas de lui parler d’enfant mais de monnaie d’échange !
Elle n’y avait même pas pensé elle-même. En fin de compte, elle n’était pas du tout calculatrice, juste une incurable égoïste !
Elle resta silencieuse un petit moment puis elle me posa la question et je sus que j’avais gagné.
- Tu crois que je peux faire comme toutes les stars d’Hollywood ?
- C'est-à-dire ?
- Que je choisisse le jour, l’heure, qu’on m’endorme, qu’on m’ouvre, qu’on le sorte et que des nounous s’en occupent ?
- Bah, avec l’argent, on peut tout Narcissia et Manolo n’en manque pas n’est-ce pas ?
Point final. Pas la peine d’en rajouter. J’avais manipulé de main de maître la manipulatrice. Je la laissais seule. Elle allait finir par trouver son idée géniale. Demain ou après demain, je serais débarrassée d’elle et j’aurais sauvé un innocent. Par contre, en voulant faire le bien, j’aurais par la même condamné un innocent à perpétuité ; le pauvre Manolo !
Louisa serait contente de moi quand je lui raconterais et elle me verrait enfin sous un meilleur jour.
Je retrouvai ma chambre, emplie d’une grande satisfaction quand j’entendis le bruit ultra reconnaissable d’une moto américaine.
J’allais coller mon nez à la fenêtre. Stanislas était de retour.