Chronique campagnarde ( 11 )
Un soir où leur petit jeu était à leur paroxysme, le téléphone sonna. Pierre décrocha en faisant des grimaces et en riant.
Il changea immédiatement de tête et de voix. Elsa comprit que quelque chose de grave se passait. Il raccrocha.
- C’était ta mère… Ton père est très malade, il faut que tu partes à Mâcon au plus vite…
Elsa ne montra rien de son désarroi comme à son habitude. Elle se contenta d’éteindre la lumière et de s’endormir.
Le lendemain de bonne heure, elle prit le premier train. Après tout elle se rassura en se disant que ce n’était peut-être pas si grave que sa mère le disait. Elle était comme Marthe, elle avait toujours tendance à tout dramatiser…
Elle rentra une semaine plus tard. Pierre ouvrit la porte à une Elsa qu’il ne connaissait pas. Amaigrie, cernée, les yeux rougis et pâle, si pâle…
Pierre la prit dans ses bras. Elle s’effondra en pleurs. Ils restèrent longtemps ainsi, immobiles. Au bout d’un moment, en hoquetant, elle parvint à articuler.
- Il n’a même pas voulu me voir… Il est parti toujours fâché contre moi…
Même mourant, il a détourné la tête quand je suis entrée dans sa chambre…
Pierre était désolé de la voir comme ça. Il avait toujours cru à tort qu’elle avait fait une croix sur son père. Mais peut-on faire une croix sur ses parents ?
Il la serra plus fort encore et lui caressa les cheveux
- Raconte moi tout mon poussin…
- Maman m’a dit qu’il fallait que je sorte de la chambre… Elle n’a rien fait pour qu’on se parle une dernière fois. Mon papa, mon petit papa, je ne l’ai pas reconnu…
Pierre ne put retenir ses larmes longtemps. Ils passèrent la soirée blottis dans les bras l’un de l’autre. Pierre la berçait et la câlinait. Il ressentait une sourde colère contre les siens pour n’avoir jamais comprit Elsa, pour finalement l’avoir laissée partir sans plus se préoccuper d’elle. Et ils avaient enterré son oncle sans même attendre qu’il arrive.
Elsa avait fini par s’endormir contre lui, les yeux gonflés. Des ombres passaient sur son visage déformé par le chagrin.
Il eut tellement de peine de voir sa cousine dans cet état alors qu’il l’avait toujours crue frivole et sans beaucoup de cœur, qu’il ne trouva pas le sommeil tout de suite.
Comment elle, sa chère cousine qu’il avait crue si forte et comme Marthe le lui serinait depuis des années « sans cœur et sans reconnaissance envers ses parents » comment pouvait-elle être si fragile ?
Se pouvait il que toutes ces années où elle avait été absente de la ferme elle ait autant souffert qu’eux et pleuré bien plus qu’elle ne l’avait dit ?
Toutes ces questions tournaient et retournaient dans la tête de Pierre et chamboulaient considérablement les choses établies qu’il croyait sur les choses et les gens…