Chronique campagnarde ( 12 )
Qu’étaient les parents et les enfants dans le monde sinon des êtres solitaires et perdus destinés à cohabiter un certain temps, à avoir besoin les uns des autres tant que dure l’enfance des uns puis finalement finir par se séparer et même quelquefois à se haïr ?
Etait-ce cela l’enfance ? Passer la première partie de sa vie au sein protecteur d’une famille, obéir, apprendre, faire le petit singe savant et n’être somme toute qu’une petite chose fragile que les parents se plaisent à protéger puis, sans que l’on comprenne pourquoi, passer sa vie d’adulte à essayer de communiquer avec ceux qui sont censés nous connaître le mieux mais qui sont devenus des étrangers ?
Alors on finit par les haïr car on se rend compte qu’ils sont sourds à vos cris, à vos idées, à votre être propre ?
Pierre philosophait sans même s’en rendre compte. Tout petit déjà, il avait observé les animaux et leurs petits. Que ce soient les chats, les chiens ou même ceux de la ferme, il avait remarqué que la mère aurait été prête à mourir pour défendre son petit puis les mois passaient et un beau jour, sans qu’on sache pourquoi, la loi animale reprenait ses droits et gare au petit qui tentait de s’approcher d’elle. C’était comme si elle ne reconnaissait plus son petit…
D’accord se dit Pierre, oui, mais ce sont des animaux et on sait qu’ils ne sont pas doués de raison, ils obéissent à leurs instincts animaux.
« - C’est la dure loi de la vie ! » lui disait son père. Cependant nous les humains, nous avions la parole, les idées et la littérature mais nous nous comportions exactement comme eux.
Après tout se dit-il, peut-être en était-il ainsi de tout ce qui était vivant : procréer sans créer de véritables liens ?
En regardant dormir Elsa, il repensa à tous ces merveilleux romans de Barbara Cartland. Dans chacun des ouvrages de la dame en rose, l’amour arrivait toujours à triompher de tout, l’amour était pardon et compassion…
Il eut un goût amer dans la bouche, comme l’impression d’avoir été dupé par ses lectures adorées.
Il serra sa Barbie contre lui. Elle, elle n’avait ni parents, ni enfants, ni passé, ni avenir. Elle était toujours d’humeur égale, elle était belle et regardait le monde de ses grands yeux mauves sans expression en arborant un magnifique sourire californien. En fait, sa Barbie était à peu près le seul élément stable qu’il avait connu dans sa vie.
Au petit matin, il finit par s’endormir et il fit un très étrange rêve. Il était avec Elsa au milieu des champs et se rapprochant d’eux, leurs pères respectifs marchaient côte à côte en semant de blé à la main avec de grands gestes amples, comme dans l’ancien temps.
Au moment où ils passaient près d’eux, ils relevaient la tête et leur souriaient.