La question

Publié le par Milène se déchaîne

Rares sont les moments de vibration intenses dans une vie. Je suis une artiste. J’ai besoin de ces moments là pour créer.

Si on ne me les procure pas, je me les procure.

Ils sont de plus en plus rares. De plus en plus chers.

Je ne les cherche pas dans les sports extrêmes.

Ni dans la course à l’argent. Ni dans la drogue. Encore moins dans la course au pouvoir social.

Je les cherche dans les gens mais on rencontre de moins en moins de gens.

Ce n’est pas tout à fait ça en fait. On rencontre de moins en moins d’esprits, c’est plus exact comme définition. L’esprit a perdu sa part noble.

Quand, au milieu de toute cette information, au centre de ce progrès technologique qui fait qu’un produit de communication est obsolète dès sa sortie d’usine, en pleine glorification du corps et de tout ce qui va dessus, on arrive à rencontrer un esprit, on arrive encore à croire que Dieu ne nous a pas abandonné.

En allant à la quête d’un esprit, c’est à la quête de Dieu que je pars.

Il arrive que je me trompe. Car l’esprit est un fourbe. Mais chaque fois, je prends le risque.

Je prends le risque de combattre et de gagner pour me sentir fée, pour sentir que j’ai le monde entre mes mains.

 

J’arrive au terme de ma quête. Une partie de ma quête. Dans quelques instants, je lui poserai la question. Ainsi, ce projet, ce dessein qui m’habite depuis bientôt cinq ans me quittera aussitôt. J’en serai libérée alors même que j’en savourerais la moelle.

Rien n’est comparable à ces moments qui précèdent la victoire. La victoire est en elle-même comme un coït. Aussitôt ressentie, aussitôt oubliée. Je repartirais en recherche, à l’aventure car plus que la victoire d’un esprit sur un autre, ce sont la quête et la stratégie qui me procurent ce dont je manque cruellement : la vibration.

Il est là, dans me bras, il a baissé sa garde. Je peux ressentir toutes les ondes électriques, toute l’énergie circulant de son corps au mien.

Il ne sera pas obligé de me répondre lorsque je lui poserais la question. Mais on n’abandonne pas la partie quand on est un joueur d’échecs. Lorsqu’on est si intelligent, on perd avec courage et grandeur.

Ces instants où la question sera posée, ou elle tournoiera dans les airs, libre, belle, magique.

Ces instants où elle ne m’appartiendra déjà plus.

Ces instants où elle frôlera son oreille avant que d’avoir atteint son esprit.

Ces instants, ces secondes, je les voudrais éternels.

Dieu se cache parfois dans les desseins les plus diaboliques.

 

Au fond, les réponses ne m’intéressent pas. La communication a tué l’échange. Elle fait plus de mal que de bien. Elle désacralise les rapports entre humains.

Les non-dits, les secrets, les psychoses – les miens et ceux des autres-, et toutes leurs interactions forment un excellent terreau pour un artiste.

On attend une réponse pour un prêt bancaire, pour un concours, pour un diagnostique médical. Pas pour l’art. Pas pour l’amour.

La question « m’aimes-tu ? » étant déjà périmée avant d’avoir atteint l’oreille qui va la recevoir,

un « je t’aime » est rarement une réponse. C’est une affirmation aussi pompeuse qu’irréaliste.

Les émotions humaines étant en perpétuel mouvement, il semble bien stupide de les placer dans l’inertie pour se rassurer.

 

En attendant, je suis là, dans la pénombre, mes bras chastement passés autour de son cou.

Plus vivante que jamais.

Son émotion produit des effets chimiques et sa peau exhale par vagues, son parfum citronné de bonne qualité.

Je ferme les yeux d’aise, comme une chatte faisant sa toilette.

Je savoure tous ces signes qu’un autre corps m’envoie, l’esprit n’est pas encore sollicité.

Il ne faut pas que je me laisse gagner par la gêne.

«  - Ne joue pas à la femme ! Sois une femme ! »

Cette pensée incongrue et déplacée me donne du courage. Mon cœur se met à battre plus fort.

Cette fois, c’est moi qui émets un signal. Je resserre mon étreinte afin qu’il entende le flux de mon sang.

 

Avec lui en ce moment même, j’atteins le sommet de mon art. Tout est réuni enfin.

Le moment de poser la question approche et je sais qu’il ne s’y attend pas.

Je sais l’effet qu’elle va produire chimiquement dans son cerveau. Je le sens.

Je sais depuis longtemps qu’une parole peut tuer. Je sais ce qu’un chuchotement au creux d’une oreille peut déclencher.

Un effleurement verbal est extrêmement érotique. Du grand art. Cela peut vous marquer à vie.

Je sais que la tiédeur de mon souffle, le ton choisi de ma voix, l’absence de tremblement de celle-ci détermineront sa réaction.

Je sais que la question telle une particule d’électricité, va lui parcourir l’échine de haut en bas et de bas en haut.

De nombreuses et troublantes images vont apparaître dans son esprit à la vitesse de la lumière.

Je n’attends d’ores et déjà aucune réponse à ma question. Le fait de l’avoir posée sera déjà une victoire. La victoire d’une garce sur un fou.

Ce sera l’instant suspendu entre le monde réel et irréel où deux êtres sont seuls, où l’énergie électrique circule entre eux, où l’énergie même des autres qui les entourent s’agglutine autour d’eux puis vient se nicher dans leur corps.

 

Une bonne question est plus précieuse qu’une réponse intelligente.

Une rêverie persistante tellement plus puissante qu’une réalité achevée.

 

La voix brisée de Robert Plant et la guitare mélancolique dépressive de Jimmy Page vont nous accompagner dans ce voyage risqué.

J’attends la note bleue, celle qui formera l’écrin de mon bijou verbal. Ce joyau hors de prix que sera ma question, je le lui offrirai sans rien exiger en retour.

Tels les bijoux, il existe des paroles de luxe et les paroles bon marché. S’il est inévitable dans notre société d’user et d’abuser à mainte reprise des secondes, moi, je n’offre mes paroles de luxe qu’à ceux dont j’estime l’esprit assez digne de les y recevoir.

Je n’ai pas d’argent pour offrir des objets luxueux, j’ai donc taillé mon esprit, je dirais même que je l’ai ciselé au fil des ans.

Telle un orfèvre découvrant un caillou noir et sans éclat particulier mais se laissant guider par son instinct va le tailler sans relâche afin de faire apparaître les mille facettes d’une pierre précieuse. Mon esprit est une pierre précieuse et ma question est une de ses multiples facettes.

 

Je crois qu’il existe des êtres magiques. On les aperçoit tout de suite au milieu d’une foule.

On ne voit qu’eux sur une photo de groupe.

La magie fut violemment combattue au Moyen Age. Puis on oublia. Cependant, un mot a survécu et est demeuré dans notre langage : Le charme. Il a semble t’il gardé toute sa puissance.

Voyez quelqu’un parler d’une personne qui l’a marquée, il ne trouve pas les mots appropriés et il finit par lâcher, en désespoir de cause :

- Cette personne a un charme fou !

Dans ces cas là, on ne parle pas de beauté. La beauté est une chose figée. Le charme est en perpétuel mouvement.

Charmer n’est pas péjoratif. Charmer n’est pas vouloir plaire. Charmer est vital pour les fées.

Elles se nourrissent de ce qu’elles produisent.

C’est ce pour quoi elles sont faites.

 

Je suis une fée, maintenant je le sais.

C’est comme si je l’avais toujours su. Mais il arrive qu’une fée se trompe. Elle n’assume pas le fait d’être une fée et d’être rejetée. Elle ne maîtrise pas son pouvoir tout de suite. C’est une chose qu’elle apprend à ses dépends.

Une fée produit une lumière plus intense que les autres êtres humains.

Malheureusement, la lumière n’attire pas la lumière mais l’obscurité. Les obscurs viennent puiser en moi ce qui leur manque.

Un obscur qui veut briller veut posséder une fée puis garder la lumière pour lui tout seul.

Si je peux me permettre une comparaison plus terre à terre, imaginez un homme qui veut posséder une Ferrari tout en ayant le confort d’une Mercedes…

 

Celui que je tiens là dans mes bras, celui là, il sait que je suis une fée. Il ne cherche pas à me posséder. Il n’aime pas posséder. Il sait qu’on ne possède jamais.

Il m’a dit qu’il ne veut pas croire que nous sommes juste des animaux évolués.

C’est un esprit, pas un charmeur.

Quoi de plus exaltant pour moi qu’un esprit à charmer ? Quelle ivresse comparable ?

 

Nous sommes de plus en plus isolés du reste du monde. Nous ne parlons pas.

Aujourd’hui est un moment rare pour nous.

D’habitude mon espace péricorporel me protège des sensations physiques inhérentes à ma condition d’être humain.

Peut-être est-ce la première et la dernière fois que nos corps seront si proches ?

Il n’ose pas me serrer plus fort de peur de ne plus pouvoir s’arrêter. Des images ou plutôt des flashs m’assaillent traîtreusement. Je me vois argile à pétrir. Je sens ses mains me malaxer si fort que j’en meure d’extase.

Les gens font l’amour pour fusionner, moi je voudrais fusionner tout court.

Je n’ai connu d’émois si forts qu’enfantins…

Même une fée a ses faiblesses. Depuis un moment, la sorcière prend le pas sur la fée.

J’ai envie de satisfaction immédiate. J’ai envie de m’allonger sur de gros coussins rouges et de savourer mon pouvoir. Je veux le voir perdre pied. Je veux, et ce n’est pas égoïste mais égocentrique qu’il me possède pour posséder le monde.

 

Comme je suis dans ses bras, que la lumière m’incite à n’être que femelle, la fée lutte pour reprendre sa place. Elle sait qu’on n’est jamais deux mais l’un sur l’autre où l’un sous l’autre.

J’ai du mal à garder mon calme. L’humidité de son cou me donne à penser qu’il me désire.

Je tente de repartir en arrière dans un dernier sursaut de bravoure. J’essaye de penser à mes nombreuses erreurs de jugement de par le passé.

Misérable que je suis !

Les fées ne sont pas des hommes d’affaire sinon elles possèderaient le monde. Au sens propre.

Une fée est un monstre assoiffé d’amour. Elle met tout en branle pour arriver à ses fins.

Un jeu de lumière trouble ma vue. J’ai envie de me laisser aller. Je veux le voir capituler, rendre les armes, se prosterner devant moi en sachant que dès lors, il ne m’intéressera plus.

Il me frôle. Ses mains ne me touchent pas, elles me survolent. Et j’en ressens un plaisir inavouable et secret. Il n’est pas un trophée. Un trophée est poussiéreux et repose sur ma cheminée, il rappelle la gloire passée. Je le veux électrique pour toujours, je le veux en attente, en mouvement, en désir pour toujours.

La fée a décidé. Je ne poserais pas la question.

Ma satisfaction personnelle ne doit pas passer avant mon œuvre qui est de vibrer et de retransmettre ces vibrations au centuple pour ceux qui n’en ressentent plus. La frustration fait partie de ma science.

 

Les dernières notes de guitare se meurent et la lumière peu à peu renaît. L’étreinte se desserre.

Dans un sourire des yeux, nous nous faisons une révérence et nous quittons. Rien que pour ce sourire que je n’oublierai pas la fée en moi est satisfaite.

 

Je n’ai pas posé la question. Je me sens libre.

J’ai capturé cet instant, cette boule d’énergie, ce rai de lumière. Je l’avale.

J’ai toute ma vie pour le digérer et l’éternité pour le contempler.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Textes

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S
que dire...<br /> <br /> je vais pas te dire que j'ai envie de vivre "ça" de l'intérieur (et d'ailleurs, ce "ça", c'est quoi exactement?).<br /> <br /> Mais vivre un "ça", quel qu'il soit, dont on est le protagoniste et que l'on lit aussi joliment écrit, ben ça, ce "ça" là, j'en veux bien.
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