L'abbé Fouyaud

Publié le par Milène se déchaîne

L’ABBE FOUYAUD

 

 

L’Abbé Fouyaud était un homme de forte corpulence, petit, dégarni, avec un sourire omniprésent sur le visage ; il vivait dans le presbytère accolé à l’église, pauvre église aussi dégarnie que lui d’ailleurs.

Hiver comme été, il allait nu-pieds dans ses sandales en cuir et probablement nu sous sa soutane élimée. Il ne se lavait sûrement pas car il puait la pisse à plein nez ; pour tout dire, les seules fois où il était en contact avec de l’eau c’était lorsqu’un nouveau né venait agrandir la paroisse et qu’il devait plonger ses mains dans l’eau bénite pour le baptiser.

On ne savait pas trop bien quel âge il pouvait avoir et depuis combien de temps il officiait au village : c’est simple, les jeunes comme les vieux, tout le monde pensait l’avoir toujours connu.

Les enfants l’aimaient bien l’Abbé Fouyaud car bien qu’il soit chargé des cours de catéchisme, il ne vérifiait jamais les devoirs qu’il donnait. Simplement, il s’asseyait près du poêle en hiver ou près de la fenêtre en été, demandait à l’un des enfants de lire un passage de la Bible au hasard et ainsi, bien installé, il s’endormait de bonne grâce, un sourire enfantin sur son gros visage bouffi par le vin, rêvant à je ne sais quoi de pas catholique.

Evidemment la classe tournait vite au chahut mais cela ne perturbait pas le sommeil de l’Abbé qui se réveillait toujours à la fin du cours réglé comme du papier à musique.

Au début, les parents furent étonnés de l’engouement de leurs rejetons pour les saintes écritures mais ils se rendirent vite compte de la situation et, finalement, après en avoir parlé entre eux, décidèrent qu’ils ne diraient rien à l’Abbé, trop heureux d’être un peu tranquilles le mercredi après-midi.

 

Le seul à ne pas apprécier les bons offices de l’Abbé était monsieur Chasseul l’instituteur. Il voyait peu à peu ses cours de rattrapage du mercredi se vider de ses cancres et même certains de ses élèves élevés dans la plus pure laïcité se mettre à fréquenter assidûment les cours de catéchisme de l’Abbé Fouyaud.

Ce qui déclencha vraiment sa haine envers le curé, c’est lorsqu’il découvrit que ses deux fils lui mentaient pour aller eux aussi chahuter au catéchisme ; ses propres fils !

Ceux-ci prirent un raclée dont ils se souvinrent toute leur vie car tout le village avait bien ri de cette histoire et l’instituteur, profondément Républicain et anticlérical, dû subir pendant longtemps les quolibets des habitants et des commerçants du village.

 

Le jeudi matin, l’Abbé prenait son caddie et se rendait tranquillement à l’épicerie. Et ce, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige. C’était un rite aussi sacré que de baptiser ou de donner l’extrême onction.

Sue le chemin il saluait tout le monde bien gentiment et, arrivé à l’épicerie il achetait ses vingt litres de vin hebdomadaires, ses cinq kilos de pommes de terre, son bout de lard et sa miche de pain puis il repartait vers l’église pleinement satisfait d’avoir su trouver une si bonne organisation ménagère et d’avoir équilibré au mieux son petit budget.

 

Il était heureux l’Abbé Fouyaud.

Le soir, après avoir fermé l’église et arrosé son potager, il rentrait bien tranquillement au presbytère dans l’unique pièce lui servant à la fois de salon, de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. Il préparait son sempiternel rata de pommes de terre au lard, allumait sa vieille télévision en noir et blanc et l’écoutait en sourdine. Vidant un verre de vin après l’autre, il se laissait envahir par une douce torpeur, une béatitude sans nom. Il remerciait sincèrement Dieu chaque soir de lui avoir donné cette vie simple et sans intrigues faite de menus plaisirs et de petites habitudes.

Puis passablement engourdi par le vin, il se mettait à contempler son ordinaire : les miettes de pain sur la toile cirée, sa télévision, son tapis, son poêle à mazout et il souriait. Il souriait car la vision de tous ces objets habituels lui rappelait combien il était heureux.

Il s’endormait ainsi presque chaque soir, vautré sur sa table, se pissant allègrement dessus non sans avoir effectué une dernière fois un inventaire de sa pièce unique.

 

Il avait aussi un chien dont on ne connaissait pas l’âge non plus. Lorsqu’ils déambulaient ensemble dans la grand rue on eut dit deux vieux compères qui ne s’étaient jamais quittés.

Le chien était vieux, parsemé de plaques rouges sanguinolentes et il puait, il puait à vous en donner le tournis mais l’Abbé ne semblait pas s’en rendre compte car il le prenait sur ses genoux et se laissait laper le visage en toute sérénité ; il adorait ce vieux compagnon qui était aussi une créature du Bon Dieu.

On peut affirmer que malgré son penchant pour la dive bouteille, l’Abbé n’avait pas un poil de vice en lui ; il n’eut jamais grand intérêt pour les ragots qu’on faisait courir sur telle ou telle personne comme il est d’usage de le faire dans les petites bourgades provinciales mais, par politesse, il écoutait ce que chacun avait à dire.

Que quelqu’un vienne mendier ou demander asile sous son toit, il partageait son rata et son litron de bon cœur : non, vraiment rien dans ses habitudes ne dénotait un brin de vilenie.

On peut dire qu’il n’avait connu le vice qu’une seule fois et encore, cela lui avait été infligé par quelqu’un, une vieille paroissienne pour ne pas dire une vieille grenouille de bénitier, qu’il confessait chaque jour depuis qu’il avait pris ses fonctions au village.

Un jour la vieille était entrée par surprise dans sa partie du confessionnal et, en moins de temps qu’il n’en faut pour vider un godet ( selon sa propre expression), le vieux chaudron que tout le monde au bourg prenait pour la plus chaste des dévotes, avec la rapidité d’un aigle et l’agilité d’une contorsionniste chinoise, oublia ses rhumatismes, lui retroussa sa soutane, s’assit à califourchon sur lui et le viola littéralement tout en continuant d’égrener son chapelet d’une main, l’autre posée sur la bouche de l’Abbé et récitant des psaumes entrecoupés d’obscénités en hoquetant…

 

Voilà le seul souvenir et la seule expérience de péché de chair de l’Abbé : un vieux cul qui pendait, un vieux cul sec et flasque qui faisait un bruit d’outre tombe en retombant sur ses cuisses !

Dieu avait-il été témoins de son calvaire ? Il ne le su jamais mais toujours est-il que trois jours après ce regrettable incident, la famille de la vieille le fit appeler à son chevet : elle était mourante…

Ce fut l’un des derniers sacrements les plus pénibles qu’il eut jamais à effectuer. En effet, la vieille semblait le regarder par en dessous avec un regard lubrique et moqueur.

Un certain trouble s’empara de l’Abbé lorsqu’une bouffée de chaleur intense saisit la mourante, chaleur tellement intense qu’elle finit par la consumer. Une bave de plaisir se répandit sur ses lèvres gercées et, dans un dernier spasme, elle rendit à la fois son âme et le bol de bouillon qu’on venait de lui faire ingurgiter, délivrant ainsi l’Abbé de son supplice.

 

L’Abbé vécut encore très longtemps après cette sombre histoire jusqu’à ce triste matin où on le découvrit inanimé sur sa table, sa télévision allumée, sa bouteille de vin vide, un sourire sur son visage.

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Publié dans Textes

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S
celui là c'est bien ton style (le texte, hein, pas le pédophile), j'ai une affection toute particulière pour lui (le pédophile, hein, pas le texte).
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