Lectures
LECTURES
Des rides se creusent sur mon front me donnant un air sévère ridicule lorsqu’on me connaît, de vilains plis entourent mon joli nez et ma jolie bouche d’antan.
Même une bonne nuit de sommeil réparatrice ne répare plus rien, j’ai l’air continuellement fatigué.
Le moindre effort quotidien et répétitif est pour moi une torture qui me demande une concentration immense. J’effectue certaines tâches quotidiennes en soufflant et en pestant comme si j’étais en train d’escalader le Mont-blanc dans la tempête.
Abominable, effroyable, meurtrier, monstrueux, criminel sont des mots qui me viennent tout de suite en tête lorsque j’entrevois l’imminence d’une corvée qui m’éloignera momentanément de mes rêveries continuelles.
Corvée abominable, toute tâche incapable de nourrir mon cerveau affamé.
Les corvées m’ont fait vieillir à vitesse grand V tandis que mon cerveau lui ne subit pas les outrages du temps ; toujours vaillant, ayant de l’appétit, tournant à plein régime. Quand je ne lui donne pas sa ration de pensées diverses il me rappelle à l’ordre en s’auto serrant si fort que j’en ai des vertiges.
L’alcool le calme bien quelquefois mais le plus souvent, il se met à débloquer et à se mettre en avance rapide comme les magnétoscopes.
Il est toujours en appétit, insatiable et curieux et la seule nourriture capable de le rassasier depuis toujours, ce sont les mots, les bons de préférence.
Abominable corvée pour mon cerveau de se nourrir de l’insipide conversation de certains de mes semblables.
Lectures, lectures, lectures. Livres, livres, livres. Eux et moi. Moi et eux à
jamais.
S’ils m’embarquent, je fonce. S’ils me déçoivent, je les ignore. S’ils me déplaisent je les jette à travers la pièce. La relation est saine, sans contrat sous jacent, sans hypocrisie, sans obligation, sans formule de politesse.
Le vide se fait autour de moi où plutôt je fais le vide autour de moi. C’est inéluctable et loin d’en ressentir de la frayeur ou de la peine, j’en éprouve une joie, une sérénité et une jubilation secrète anormale pour « l’animal social » que je suis censée être. Et oui, je me dois de faire tomber le masque, sous des dehors extrêmement sympathiques et même empathiques, je suis aussi sociable qu’une huître.
Par choix et par curiosité, j’ai fait un long tour dans la grande roue de la normalité sociale et j’en ressors épuisée, vieillie, abîmée avec la désagréable impression d’avoir perdu mon temps et mon énergie créatrice en palabres continuels, insipides et inutiles avec mes semblables. L’impression de m’être infligée des passions tourmentées, de m’être gavée jusqu’à l’écoeurement d’amitiés branlantes qui m’épuisaient.
Poursuivant des chimères, je viens de me réveiller d’un long songe, d’un long coma agité peuplé de fêtes, de gens, d’agitations inutiles, de discussions creuses, d’un monde virtuel dont je ne connaissais pas les règles.
Rentrer dans le rang et dans le troupeau pour un artiste c’est faire une plongée dans un marécage dont il réussit difficilement à s’extraire par la suite, englué les deux pieds dans la boue, c’est pour lui se condamner à plus ou moins long terme aussi sur que développer un cancer généralisé.
Pourquoi ai-je cherché des amis alors que j’avais des livres ?
Pourquoi ai-je eu l’illusion d’en avoir trouvé alors qu’au fond je savais inconsciemment qu’ils ne seraient jamais ni à la hauteur ni aussi fidèles que mes livres ?
Si je suis fidèle à un auteur, ce n’est jamais par obligation mais par envie : aucune mauvaise excuse à inventer, aucun reproche à essuyer, que du plaisir et encore du plaisir, rien que du plaisir.
Prendre un livre dans mes mains, c’est à chaque fois la même émotion, le même appétit.
D’abord examiner l’objet en soi, le soupeser, regarder la couverture intensément, lire le résumé en se pourléchant les babines, tourner l’objet, le reposer, le désirer, le reprendre, laisser l’eau me monter à la bouche.
Etre bien installée, être tranquille, ignorer ces abominables corvées qui polluent mon cerveau, faire le vide, attendre que toutes les conditions soient enfin réunies, que les gêneurs s’en soient retournés à leurs drames conjugaux et professionnels, que la mouche cesse de voleter, que la cigarette soit allumée et le verre de champagne pétillant pour enfin attaquer le premier chapitre. Je devrais dire découvrir le premier chapitre, c’est quand même plus poétique et moins guerrier que attaquer.
Ensuite, avaler le livre d’un coup s’il a l’heur de me plaire, le dévorer comme ma pâtisserie préférée excellente mais trop petite. Puis à la dernière page, en vouloir encore, se sentir frustrée et ouvrant les yeux, sortant d’un rêve constater qu’il fait nuit, qu’on a oublié son rendez-vous très important avec son banquier, qu’on a la vessie qui va exploser, des yeux hagards et qu’on est toute décoiffée.
Hagarde mais repue comme après une étreinte amoureuse intense avec un inconnu qu’on ne reverra jamais mais qui vous laissera un très bon souvenir, étonnée que le monde ait continué à tourner quand on le croyait suspendu.
Il existe aussi des rencontres un peu plus laborieuses, moins évidentes avec un livre où l’on arrive péniblement et laborieusement au bout du premier chapitre, on a du mal à rentrer dans l’histoire, on déteste ces trop longues descriptions et ce style pompeux, cette ponctuation insolite qui n’est pas notre propre musique intérieure, on est tenté de reposer l’objet ou pire de le jeter mais on insiste, ça vaut peut-être le coup…
Et enfin, la magie opère, nos préjugés tombent et chaque page, chaque phrase, chaque paragraphe devient un apport vital, doucement au début puis au fil des pages viennent la révélation, l’illumination parfois même le nirvana littéraire ainsi que les véritables amours, les amours de la maturité et non plus les passions incendiaires dont je parlais juste avant. Ce livre on le chérira tellement au fond de son cœur et de son âme que pour la première fois peut-être on n’ira pas essayer de le faire lire à tout bout de champ, on le gardera précieusement, secrètement, jalousement car c’est sûr, il a été écrit pour nous et pour personne d’autre !
A l’instar des amours, immédiats ou improbables, les livres sont une lumière dans la nuit, une lumière dans ma nuit.
Souvent neurasthénique dans la vie de tous les jours, je me transforme, me transfigure à la lecture d’un bon livre.
Merci à vous grand écrivains, auteurs médiocres, pigistes affamés et même philosophes de supermarché, merci à vous chers autistes de prendre ce grand risque finalement qui est de nous faire partager vos rêveries, vos personnages, vos mondes intérieurs en courant le risque d’être mal compris où pis, pas compris du tout.
Lire, écrire, une émotion forte, originelle, perpétuelle, éternelle qui vous fait observer le monde un peut plus que les autres, digérer des kilomètres de voyages intérieurs, vous met en état d’éveil constant, fait de vous un archiviste précautionneux et enfin vous fait accoucher d’une pensée magique, d’une poésie ou d’un roman.