L'enfance
Je suis un être ignoble et sans scrupules. J’avance dans la vie comme un naufragé qui s’appuie sur la tête des autres pour hisser la sienne hors de l’eau.
Non pas par méchanceté bien sûr, simplement par instinct de survie.
Je n’ai pas de cas de conscience, pas de morale, pas d’opinion.
J’use de mon charme à but lucratif, ceci pour mettre les gens à mon niveau, pour tirer la substance qui m’intéresse en eux, si infime soit-elle, puis le les délaisse, les fuis, les bannis de mon existence car j’aime être seul, j’aime qu’on me fiche la paix.
La seule qui avait vu clair en moi, c’était ma grand-mère.
Je ne me souviens pas d’avoir eu un moment de tendresse avec elle. A chaque fois qu’elle me regardait, je pouvais lire dans son regard un mélange de mépris et de frayeur.
Pourtant, comme il est d’usage de le faire dans les campagnes, c’est elle qui me gardait le plus souvent, mes parents étant affairés aux travaux de la ferme.
Elle s’occupait bien de moi, il va sans dire que j’étais propre sur moi, que je ne manquais de rien dans mon assiette mais jamais elle ne me prenait dans ses bras pour me donner un baiser comme le font en général toutes les grand-mères dignes de ce nom. Pour tout dire, cela ne me dérangeait absolument pas car elle n’avait presque plus de dents, sentait mauvais et avait du poil au menton.
J’avais peu à peu compris que je lui faisais peur, que ma seule présence la mettait mal à l’aise et je m’en amusais. Lorsqu’elle tricotait ou épluchait des légumes devant la télévision, je m’avançais derrière elle sans bruit et je restais planté à l’observer. Son chignon défait, son dos courbé, son châle mauve mité de partout, ses gestes machinaux. Ce jeu qui m’amusait fort ne durait guère longtemps car après quelques minutes seulement, elle s’arrêtait d’éplucher, se redressait et tournait brusquement la tête vers moi. Sur son visage se lisait presque de la terreur, comme si elle avait vu le diable. Une fois que j’avais obtenu ce résultat, je partais en courant dans le jardin me réfugier dans ma cabane.
Pendant les repas de famille, alors que tout le monde était en admiration devant « ce gamin si beau, si intelligent et si drôle », elle me scrutait du bout de la table, la sorcière avec ses poils au menton, et me transperçait de son regard comme si elle y discernait le mal aigu dont je souffrais : l’absence totale d’humanité et de sentiments.
J’avais cinq ans lorsque mon frère est né. Mon état d’enfant unique venait de prendre fin, ma belle solitude aussi. J’allais devoir partager ma chambre avec ce môme et tout le monde avait l’air de trouver ça normal…
J’étais indigné, révolté qu’on m’impose un frère que je n’avais pas demandé.
Cette chose babillante et rose qui me réveillait la nuit et sentait mauvais occupait à présent la moitié de tout. De quel droit me volait-il la moitié de tout ?
Cette catastrophe était arrivée et cela dépassait aussi bien ma volonté que mon entendement.
Enfin, j’étais trop petit pour réfléchir, certainement pas pour agir.
Je n’idéalisais pas spécialement mes parents à l’inverse de mes camarades de classe. J’aimais bien ma mère, je la préférais même à mon père jusqu’à la naissance du bébé où le peu d’attention qu’elle avait pour moi fut presque réduit à néant. Je n’aimais pas du tout mon frère car le mot frère représente le partage, un de ces mots qui me font encore des frissons dans le dos lorsqu’il m’arrive d’y penser.
Tant bien que mal, je m’accommodais de cette vie, avec le bébé qui grandissait et qui commençait à s’exprimer dans un langage que moi seul comprenais ce qui provoquait l’hilarité des convives lors des repas de famille.
Je brillais car c’était moi leur seul lien avec l’autre enfant, j’étais le traducteur béni.
« - Gneu nianniande na nanger nan » dans la bouche de mon frère devenait dans la mienne :
« - Il veut manger de la viande maintenant ». Et tout le monde applaudissait en riant.
Je comprenais tout mais quelquefois je traduisais autre chose et le bébé devenait rouge de rage, le rouge d’indignation des incompris. Il finissait par taper du pied, se roulait par terre, s’étouffant presque. A la fin, il prenait une raclée, une raclée injuste mais qui avait le mérite de le calmer.
La vie passait doucement et mon frère nourrissait une véritable passion pour moi, il me suivait partout et faisait mes quatre volontés.
La chose qui me plaisait le plus, c’était de le perdre dans le bois à côté de chez nous. Cela me provoquait une jouissance, une surexcitation lorsque, au moment où, après avoir fait deux ou trois rotations sur lui-même, il se rendait compte que je n’étais plus derrière lui et qu’il se mettait à pleurer puis hurler en courant.
Je l’observais, caché derrière un arbre, savourant ces moments où nous étions seuls, sans adultes, sans témoins de mes mauvais agissements.
Evidement, il ne caftait rien à nos parents car il n’avait pas encore l’usage du langage des gens civilisés, tout du moins pas encore ; j’avais du répit.
Quelquefois la nuit, je me levais de mon lit, j’allais le regarder dormir et je le détaillais avec ma lampe de poche.
Il dormait la bouche ouverte, il avait ses cheveux blonds et bouclés tout trempés, une main fermée, une autre ouverte. Il était dodu comme les petits angelots qu’on voit à l’église et rose comme les petits porcs nés à la ferme cet été là. Moi j’avais toujours été osseux.
J’avais de bonnes notes à l’école, j’apprenais tout par cœur. Des heures et des heures à épuiser ma mère pour qu’elle me fasse réciter mes leçons jusqu’à la perfection. J’avais une excellente mémoire. Je n’étais pas un élève dissipé, je m’appliquais à bien faire et pourtant, la maîtresse semblait à peine me connaître, elle passait beaucoup de temps à s’occuper des mauvais élèves, à leur expliquer des centaines de fois ce que j’avais compris depuis longtemps.
Un jour, mon frère eut l’âge de rentrer à l’école et continua à me suivre comme un petit chien.
Au fil du temps, j’avais fait avec. J’aurais préféré faire sans. Je continuais de le perdre dans les bois ou mieux, dans les champs de maïs, toujours un peu plus loin chaque fois et, chose nouvelle, je le battais sans raison, avec sang froid et en toute impunité. Je faisais ça comme un chimiste qui observe les actions réactions sans plaisir évident.
Un jour, mon père me mit un nouveau bébé dans les bras. C’était ma petite sœur m’a-t-on dit.
Elle m’a vomi dessus et lorsqu’elle criait avec sa bouche luisante et sans dents, c’était vraiment répugnant.
A son baptême, il n’y en avait que pour elle alors je pris mon frère par la main et je l’entraînai au dehors. Je le gavai de gâteaux, choux à la crème, friandises de toutes sortes, lui ordonnant de tout manger jusqu’à la dernière miette, ce qu’il fit sans sourciller, certainement pour me faire plaisir.
J’avais fait cela dans le but de porter l’attention des grands sur nous.
Au bout d’une demi-heure il finit par être vraiment au plus mal. Il vomit partout, devant et sur les invités qui ne savaient que dire et que faire.
Il suffoquait et vomissait même par le nez ce qui affola mes parents.
Décidemment pensais-je il ne fait rien comme les autres celui-là !
Toutefois, j’avais gagné : la fête était gâchée et toute l’attention des adultes était sur nous.
Le médecin en repartant dit à mes parents que mon frère aurait pu mourir et qu’il ne fallait plus lui donner de friandises pendant un bon moment.
Nous étions couchés lorsque mon frère reprit connaissance. Il me réclama dans un demi coma. Je l’entendis mais fis semblant de dormir, il avait du mal à bouger et à respirer.
Le lendemain matin, lorsque j’ouvris les yeux, il était devant moi, un nounours sous le bras et son pouce dans la bouche. Il laissa tomber le nounours et tendit la main vers ma joue pour me faire une caresse.
Je lui attrapais la main ce qui le fit sursauter.
- Dégage crasseux ! Va manger ton vomi dégueulasse !
Cinq ans passèrent et le 5 juin, mon frère mourut à l’âge de 8 ans. Il fut le plus jeune suicidé de France, mort par désespoir de n’avoir pas eu l’amour de son grand frère, cette conclusion n’appartenant qu’à moi bien sûr.
Ce jour-là, il m’avait suivi encore une fois et j’étais excédé.
Il était une dizaine de mètres derrière moi. Je me retournai et, les mains sur les hanches lui criai :
- Tire toi ! T’es pas mon frère de toute façon ! On t’as trouvé dans un couffin à la décharge publique !
C’était mon nouveau jeu pour le faire pleurer. Mes jeux avaient évolué en même temps que moi, ils étaient de plus en plus cruels car de plus en plus pensés, prémédités…
Il continua cependant à me suivre, le pouce dans la bouche. Nous arrivions près de la voie ferrée. Il allait certainement me lâcher, il avait peur du bruit des trains.
Il n’y avait que deux voies, nous étions à la campagne. Un train arriva au loin en klaxonnant.
Pendant que le train passait dans un vacarme assourdissant, je souriais en pensant au mauvais coup que j’allais lui faire en rentrant à la maison.
Lorsque le train fut passé, le silence se fit plus silence encore et je me retournai pour apercevoir mon frère mais il avait du avoir peur et avait rebroussé chemin.
Je revins sur mes pas pour retraverser la voie. Je scrutai les graviers en marchant lorsque j’aperçus une chaussure ensanglantée. C’était celle de mon frère.
Je me mis à crier et à vomir ne supportant pas l’idée que ce sang eut pu être le mien.
Cette histoire eut dû me rendre meilleur, me faire réfléchir à des questions philosophiques. Au lieu de ça, je suis devenu de pire en pire.
J’ai 50 ans, je vis confortablement avec ce secret et bien d’autres encore, peu de gens s’imaginent comme je suis vraiment et même si je le leur disais, ils ne voudraient pas me croire.
Je suis dans la force de l’âge, le soleil brille encore, même pour les gens comme moi.