La vie de Marie suite
CHAPITRE 3
A l’agence, nous étions submergés de travail enfin, surtout moi. Je faisais dans la polyvalence comme on dit ; standardiste, secrétaire, comptable et occasionnellement chef de projet.
L’emploi de créative pour lequel j’avais été embauchée n’était plus qu’un lointain souvenir.
Pierrick avait monté cette société publicitaire quatre ans auparavant, son principal budget provenant de la campagne publicitaire des produits secs Commency, entreprise ayant connu la prospérité après la deuxième guerre mondiale dans un pays qui avait connu la faim pendant cinq longues années. Seulement depuis quelques années, le surgelé et le congelé se taillaient une place préoccupante sur le marché alimentaire mondial et Pierrick, sortant fraichement d’HEC avait décidé de dépoussiérer les publicités d’un autre âge de la maison Commency.
Ah, il faut que je précise que Monsieur de Commency était accessoirement le beau-père de Pierrick. C’était un homme autoritaire et buté qu’il fallait prendre avec des pincettes. Pierrick ayant réussi à relancer les ventes dès la première campagne de publicité en ciblant ceux que l’on appelle maintenant les Bobos. Je lui avais soumis cette idée après avoir lu un article dans Libé qui parlait de cette nouvelle race de consommateurs, exigeants sur la qualité des produits et financièrement très à l’aise. Depuis, il essayait de trouver un maximum de nouveaux marchés pour se désengager un maximum de l’emprise familiale.
Pour ma part, j’avais été sa première employée. Je n’avais bien évidemment engagé aucun denier dans l’affaire mais je peux dire que j’y avais investi toute ma personne, mes temps de loisir, mes week-end et mes vacances. J’avais été embauchée en temps que créative mais peu à peu je m’étais occupée de l’aspect un peu rébarbatif de toute entreprise : démarches administratives, comptabilité, secrétariat.
Pierrick se disait incapable de s’occuper de ces tâches importantes avec autant de rigueur et d’efficacité que moi.
Cela lui laissait l’esprit libre pour tout le côté récréatif du métier : le démarchage, la création, les déjeuners d’affaire.
Nous formions une très bonne équipe.
Je l’admirais car il représentait tout ce que je n’étais pas : sûr de lui, visionnaire, grand orateur en public, gardant son sang froid en toutes circonstances, très critique. Il représentait un idéal après lequel j’avais couru toute ma vie. J’étais tombée amoureuse de lui peu à peu, sans m’en rendre compte ; au moment où j’avais pris conscience de cet état de fait, il était trop tard, j’étais allongée sur le bureau, les jambes par-dessus la tête, les cheveux en pagaille, Pierrick sur moi…
Bien que cette situation ait été inconciliable avec mes valeurs morales, je décidai de passer outre.
Depuis à peu près un an, nous avions de plus en plus rarement l’occasion de coucher ensemble et, le travail l’accaparant beaucoup, il était devenu plus distant envers moi.
Je me gardais bien de me plaindre et de poser la moindre question déplacée d’autant qu’il avait eu la gentille idée d’embaucher un stagiaire pour me seconder et me soulager de toutes mes tâches administratives.
Stéphane était le prototype parfait des petits coqs hargneux qu’on peut rencontrer dans le monde des affaires. Ambitieux comme il était, il faisait bien sagement les tâches que je lui confiais avec le sourire mais je sentais une forte animosité envers moi. Il me faisait penser à Marc-Olivier Fogiel, c’est dire.
Une réunion importante avait lieu en fin de matinée et je confiais mes notes à Stéphane afin qu’il me tape tout cela proprement. Il était tout sourire ce matin là et en profita pour me dire que j’étais particulièrement en beauté.
Cela me fit sourire. Je me reprochais à le voir si aimable et plein d’entrain le jugement hâtif que j’avais eu sur lui. Après tout, l’ambition n’est pas un défaut et peut-être n’était-il pas dédaigneux mais tout simplement timide me dis-je.
En tout cas, j’étais de bonne humeur et j’avais hâte que la journée se termine pour me retrouver en tête à tête avec Pierrick.