La vie de Marie ( ch.15)
CHAPITRE 15
Narcissia secoua sa crinière telle un mannequin pour une pub de shampoing en se regardant longuement dans chaque vitrine qu’elle rencontrait. Elle était sublime.
- Eh bien, heureusement que je n’ai rien payé ! Ils m’ont complètement ratée ces pèquenauds.
Je faillis répliquer quelque chose d’horrible mais je me retins.
Après s’être longuement inspectée sous toutes les coutures, elle se tourna vers moi, arborant un large sourire.
- Bon si on allait boire un coup ! J’ai horreur des jours fériés, il faut que je me saoule !
- Tu sais bien que je ne bois pas où alors du bon vin pour accompagner un bon repas Narcissia.
Elle sembla ne pas m’entendre, m’agrippa fermement par le bras et nous entrâmes dans la première brasserie venue.
En cinq minutes, elle s’envoya deux vodkas frappées tandis que je sirotai une menthe à l’eau. Deux éphèbes arrogants ne tardèrent pas à engager la conversation avec ma sœur, qui ravie d’avoir un auditoire tout beau tout neuf ne s’aperçut pas que j’en profitais pour m’éclipser.
L’air de la rue, quoique brûlant me fit du bien. J’étais bien décidée à terminer cette affreuse matinée en quelque chose de constructif. J’étais à deux pas des bureaux. Pourquoi ne pas en profiter pour passer chercher l’affreux dossier Bauer&Strickman dont personne ne voulait plus s’occuper ?
J’allais être tout à fait tranquille chez moi pour tenter de trouver LA stratégie commerciale qui satisferait enfin les deux associés anglais et en même temps redorer mon blason auprès de Pierrick.
Mon moral se regonflait au fur et à mesure que j’avançais dans la rue et j’échafaudais mille fins heureuses entre lui et moi et puis je me rendais compte qu’il avait vraiment raison sur une chose : j’étais beaucoup trop susceptible pour travailler dans la pub. En y repensant, cette crise de jalousie vis-à-vis de Stéphane était digne d’une adolescente trop gâtée.
En glissant la clef dans la serrure, j’avais oublié mon odieuse sœur, son odieux chat, l’odieux voisin et même ma coupe de cheveux.
En entrant dans mon bureau, je me dirigeais vers ma colossale armoire métallique que j’avais toujours plaisir à ouvrir tant elle était un modèle de rangement.
- Strickman, Strickman, Strickman… Ah, ça y est, je te tiens. Allez, au travail, on rentre à la maison.
Après avoir parcouru deux mètres dans le couloir, un bruit sourd me fit sursauter.
Je m’arrêtai net, le cœur battant. Je tendis l’oreille.
- Mon Dieu, on dirait la voix de Pierrick ! Serait-il venu travailler un jour férié ? Ce serait bien possible, il trouverait n’importe quelle excuse pour ne pas rester avec sa femme et ses gosses !
Après une très courte hésitation, je me décidai : tant pis pour ma coupe ratée j’avais trop envie de le voir…
Je ne sais pas ce qui me retins de frapper et d’entrer tout à coup, peut-être une sorte de prémonition ou le sixième sens féminin. La porte de son bureau était légèrement entrouverte, assez entrouverte pour apercevoir un spectacle qui me fit vaciller.
Pierrick était derrière Stéphane. Tous deux avaient le pantalon sur les chaussures et, comment nommer ça sans paraître vulgaire ? Ils avaient une relation sexuelle…
Je ne pouvais plus bouger, j’étais un mélange d’émotions aussi différentes telles que le dégoût, la colère, la honte, la tristesse qui m’empêchaient de prendre mes jambes à mon cou pour m’enfuir.
Ce fut Stéphane qui me vit le premier. Il n’eut pas l’air gêné du tout et joui en me regardant de son air narquois. Après seulement, il mit un coup de coude à Pierrick et lui fit un signe dans ma direction mais il n’eut pas le temps de remettre son pantalon que j’avais déjà filé.
En sortant à l’air libre, une sorte de réaction chimique se produisit instantanément dans mes yeux. De grosses larmes roulèrent sur mes joues, mollement, silencieusement puis bientôt des reniflements effroyables accompagnèrent des torrents de larmes suivis de spasmes. Je titubais littéralement comme si j’étais saoule…
Dans le bus qui me ramenait vers mon autre enfer, une vieille dame à l’air compatissant me tendit un Kleenex en me souriant ce qui eut pour effet de faire redoubler mes pleurs.
Après un trajet interminable en plein soleil, j’arrivais enfin en vue de mon quartier. Je priais intérieurement pour qu’il n’y ait pas de comité d’accueil à la maison.
Je marchais en titubant tête baissée essayant de presser le pas pour me calfeutrer au plus vite dans ma chambre quand je butai dans une bouche d’égout.
Je m’étalais de tout mon long sur la route m’écorchant sérieusement les mains et les genoux.
C’en était trop. Je ne me relevai pas. Je voulais rester étendue là, je voulais mourir là écrasée par un voisin, oublier ma honte, oublier ma vie, tout oublier.
J’en étais à ces réflexions mortuaires lorsque je sentis une main m’attraper par le bras pour m’aider à me relever.
- Il n’y a pas de mal ?
Je levai les yeux. Le voisin. Je devais vraiment avoir une sale tête car il eut l’air effrayé quand il vit mon visage. Devant mon air incrédule il réitéra sa question, inquiet.
- Ça va ?
Non, ça n’allait pas mais alors pas du tout et je me remis à fondre en larme en essayant de lui dire que j’allais bien, que j’avais juste trébuché et que je voulais rentrer mais le soleil écrasant me fit tourner de l’œil. J’eus l’impression vague qu’il me portait et je n’eus même pas la force de protester. Une loque ne proteste pas, une loque n’a aucune dignité, une loque se laisse emmener chez un voisin qu’elle ne connaît même pas…
Lorsque je repris mes esprits, j’étais couchée dans une chambre inconnue et j’étais rafistolée à grands coups de sparadraps sur les genoux et les mains.
Le voisin revint se poster devant moi.
- Je ne sais pas ce qu’il vous arrive mais ça a l’air plutôt grave…
S’il savait ce qui me mettait dans cet état, je suis sûre que ça le ferait hurler de rire. Après le vernissage de son frère où il avait rencontré Pierrick, il m’avait découverte et m’avait prévenue. Il me dirait que ce serait bien fait pour moi.
- Bon mes potes vont arriver pour la répet. Reposez vous le temps de vous refaire un visage parce que si moi je ne pose pas de question, j’en connais une qui va vous harceler…
J’acquiesçai. Il fallait que mes yeux dégonflent et la pénombre de la chambre m’y aiderait.
Je ne pus m’endormir, je ne faisais que penser.
- Je ne sais pas si j’ai bien vu… Ce n’est pas possible, je n’ai pas pu voir Pierrick et Stéphane en train de… en train de… dans le bureau ! Non, ne rien conclure avant de m’être repassé le film plusieurs fois dans ma tête.
Non, ce n’est pas possible voyons ! Stéphane aura eu quelques problèmes personnels très graves, si graves qu’il se sera confié à Pierrick qui, toujours prêt à réconforter son prochain l’aura pris dans ses bras pour le consoler !
Oui, c’était certainement cela, Pierrick qui n’avait pas la réputation d’être un tendre lui avait souvent raconté avec une pointe de nostalgie et des trémolos dans la voix, les temps de ses camaraderies militaires où il fallait être uni dans l’épreuve.
Oui d’accord, cela pouvait coller mais de là à avoir tous les deux leurs pantalons baissés…
La fièvre me reprit devant l’évidence de ce que j’avais vu et surtout devant ma stupidité de n’avoir rien vu ni compris plus tôt.
Je m’endormis, épuisée, morveuse et dépossédée de mon égo.