Chronique campagnarde (2 )
Le pauvre homme avait eu un accident cérébral qui l’avait laissé à l’état de légume. Ce n’était pas la mort qui l’avait effrayé, non, la mort, il la côtoyait tous les jours lorsqu’il tuait son bétail, « - ce n’est qu’un mauvais moment à passer » disait-il à Pierre effrayé et dégoûté devant les cris plaintifs et terrorisés des animaux puis devant tout ce sang qui giclait de leurs cous.
Non, c’est quand il avait compris qu’il ne pourrait plus rien faire tout seul et que c’était Marthe qui allait s’occuper de lui jusqu’à sa mort, oui là il fut vraiment terrifié.
C’est d’ailleurs ce qu’elle avait fait, non par amour mais par devoir, pour parfaire son rôle, le rôle de sa vie, le rôle de martyre, de femme dévouée, écrasée sous les responsabilités et les tâches ingrates.
Elle qui n’avait jamais eu d’orgasme de sa vie, elle se sentait frémir de plaisir lorsque, à la boulangerie, tous les gens du village se montraient pleins de compassion, de pitié mêlée d’admiration. « Pauvre Marthe » résonnait à ses oreilles comme les trompettes de la renommée. Elle n’avait pas laissé son mari se consumer de sa belle mort, non, elle l’avait entretenu jusqu’au bout, l’avait fait durer pour que dure sa gloire à elle.
Elle n’avait jamais été autant occupée de toute sa vie entre son mari et la mission que lui avait confié son fils. Elle ne s’appartenait plus. Et, sous des dehors austères, elle n’avait jamais été aussi heureuse ou si peut-être une fois, il y avait exactement vingt-sept ans, à la naissance de Pierre.
En effet, Marthe de santé fragile, avait fait trois fausses couches avant sa naissance. Naissance inespérée donc quasiment miraculeuse pour la très pieuse femme qu’elle était. Dès lors, pour remercier Dieu de cet enfant tombé du ciel, elle se refusa chaque nuit à son mari pour ne plus être une pécheresse et se consacrer entièrement à son poussin.
En mère totalement exclusive, elle empêcha le père et le fils d’avoir une relation trop suivie et trop affective, érigeant entre eux un mur d’incompréhension qui dura toute leur vie.
On ne trouvait pas petit garçon plus mignon, plus poli et plus propre dans tout le village. Il était extrêmement beau, doté d’un visage aux traits fins et réguliers.
Il ne ressemblait en rien à ses parents dont la rudesse des visages tranchait avec cette petite bouille rose aux cheveux blonds.
Il ne fréquentait pas, en dehors de l’école, les gamins de son âge. Sa mère veillait jalousement sur son trésor et allait le chercher à 16h30 précises chaque soir à l’école et le ramenait directement à la ferme.
Elle le laissait tout de même jouer avec sa cousine Elsa de cinq ans son aînée bien qu’elle ne l’aima pas trop. Elle ne pouvait pas vraiment faire autrement étant donné que toute la famille vivait dans la ferme.
Pierre adorait sa cousine. C’était une petite fille pleine de vie, turbulente et toujours à l’affût d’une bêtise à faire. Adoration qui faisait le grand désespoir de sa mère qui du coup, cessait d’être le seul et unique amour de son fils.