Chronique campagnarde ( 1 )
Tout le village était là, réuni autour d’un trou béant pour l’enterrement de Jean-Paul Baud, « du gars Baud » comme on disait au pays.
Une chaleur étouffante pesait sur les gens. C’était un enterrement dans la plus pure tradition rurale, lourd de messes basses, de commentaires douteux, de paroles cyniques ou même de plaisanteries méchantes. Mais de chagrin sincère, il n’en était pas question.
Des spéculations, des élucubrations ainsi que de vieilles histoires refaisaient surface à mesure que le cercueil s’enfonçait lentement dans la terre.
Pierre était revenu spécialement de Paris accompagné de sa cousine. On entendait les mêmes commentaires sur son passage :
« - Après tout ce que sa mère a fait pour lui ! ». « - De braves gens travailleurs et honnêtes ». « - Comment a-t-il pu tourner aussi mal ? ».
« Il », c’était Pierre, le fils de Marthe et Jean-Paul Baud, un couple de métayers de la région mâconnaise.
Marthe lança la première poignée de terre sèche sur le cercueil. Elle s’appuyait sur son fils chéri qui la soutenait. Elle n’avait pas quarante-cinq ans mais elle en paraissait largement vingt de plus, de par son habillement et ses attitudes de bigote.
Après l’enterrement, Pierre, dans sa grande naïveté, lui proposa de venir vivre à Paris avec lui. Maintenant qu’elle était enfin délivrée de son tyran de mari, plus rien ne l’empêchait de partir.
Marthe le regarda avec hébétude et fit non de la tête, jamais elle ne voulût.
Pierre ne comprit pas bien sûr le comportement de sa mère, ce n’est que bien des années plus tard qu’il comprit que ce funeste jour avait été le jour de la délivrance de son père…
Non, elle ne partirait pas maintenant, elle resterait à la ferme et profiterait pleinement de son état de veuvage. Elle s’habillerait tout de noir et irait chaque jour au cimetière, marchant droit, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige.
Pendant que la procession redescendait lentement au village, Marthe laissait son esprit vagabonder. Confusément, elle sentait que enfin, cela lui était arrivé, cet état honorable de veuve, cet état où elle pourrait s’épanouir pleinement dans le plus grand rôle de sa vie, le seul qu’elle ait jamais su jouer : le rôle de victime.
Le bourreau était mort, vive le bourreau ! Elle ferait son devoir de veuve comme il se doit, elle l’avait assez longtemps répété dans sa tête tout le temps que Jean-Paul avait été malade. Elle ferait son devoir de visite quotidienne au cimetière sans faillir jamais, jusqu’au bout, jusqu’à sa propre mort.
Elle sentirait glisser sur elle les messes basses des autres femmes du village, des femmes encore mariées, des femmes salies toutes les nuits par leurs maris.
Elle ne leur jetterait pas un regard, elle se contenterait d’avancer dignement, de faire son chemin de croix, tous les jours à la même heure. Elle s’userait les ongles à gratter, piocher, désherber, planter pour que la tombe de son mari soit la plus belle, la plus fleurie, la plus propre. Pour que personne ne puisse rien lui reprocher si tant est que quelqu’un ait pu s’intéresser à l’entretien de la tombe de Jean-Paul Baud !