Chronique campagnarde ( 5 )
L’ambiance à la ferme devenait insoutenable, il sentait bien qu’il était un étranger pour sa propre famille. Il avait obtenu son bac avec un an d’avance et avec une mention très bien, ce qui acheva de creuser le fossé déjà profond qui existait entre lui et les autres. C’était définitivement perdu, ils n’en feraient jamais un fermier. Il ne deviendrait jamais comme eux donc il pouvait bien faire ce qu’il voulait mais loin d’eux, loin de la ferme, loin du village où tout le monde riait d’eux et ça, ils ne pouvaient le supporter. « Plutôt le malheur au ridicule » chuchote t’on dans les campagnes où l’on a un sens très particulier de la dignité. Que les pires horreurs se passent, soit, mais que ça reste en famille, que ça ne s’ébruite pas.
Il fut donc décidé que Pierre irait suivre des études à Paris. Toute la famille était tellement pressée qu’il parte que chacun mit généreusement la main au porte monnaie, acte peu courant et particulièrement pénible pour eux.
La seule à n’être pas ravie de ce départ précipité fut évidement Marthe à laquelle on arrachait son petit mais qui ne s’y opposa pas ouvertement et se contenta de pleurer seule dans son coin, dignement, comme une martyre, comme ce qu’elle avait toujours voulu être en fait…
Elle allait se retrouver seule avec eux, seule avec ses livres, seule avec son mari auquel elle ne parlait quasiment plus depuis la naissance de Pierre en dehors des civilités d’usage.
Pierre qui avait compris que son départ allait la plonger dans une grande solitude la chargea d’une mission. S’occuper de ses chères poupées au moins une fois par semaine, les changer et les coiffer.
Marthe jura solennellement de remplir sa mission avec la voix tremblotante d’émotion de quelqu’un à qui on confie une mission d’importance capitale, une mission de secret d’état, une question de vie ou de morte en somme.
Pierre fut un peu effrayé devant l’héroïsme sourd de sa mère mais cette mission l’occuperait et c’était cela l’important. Quand le père partirait aux champs, elle monterait dans la chambre de Pierre comme dans un sanctuaire, un lieu secret et sacré et, à l’abri des regards indiscrets, elle ferait exactement comme il avait dit. Elle se délivrerait de sa sainte mission, envers et contre tous, envers même le diable personnifié : son mari.
Pierre emporta uniquement sa Barbie préférée, Barbara.
Il avait appelé sa cousine qui lui avait proposé de l’héberger le temps qu’il trouve un job et une chambre.