Chronique campagnarde ( 4 )
Ce genre de scènes joncha l’enfance puis l’adolescence de Pierre, érigeant entre lui et son père un mur d’incompréhension que la mère construisait avec application de ses propres mains avec les plus grosses pierres qu’elle pouvait trouver.
Plus il grandissait, plus sa finesse tranchait avec la rudesse de la famille. On aurait dit un fils de bonne famille placé en nourrice chez des fermiers.
La lecture avait développé son langage et ouvert son esprit au futile et au superficiel, ce qui était une marque de dédain pour sa famille qui gagnait durement son pain.
Quelquefois, sa grand-mère, effrayée, l’apercevait par la fenêtre de sa chambre, déguisé avec les robes de sa mère, faire des entrechats et chanter des airs d’opéra.
Il devait avoir à peu près quinze ans à l’époque.
Sa cousine Elsa lui écrivait de temps en temps de Paris, le pressant de venir passer des vacances chez elle.
Elle avait été fichue dehors le jour de ses dix-huit ans et était partie avec sa valise sans se retourner.
Son père aurait bien voulu la marier avec un gars d’une ferme voisine mais elle avait répondu que – jamais elle n’épouserait un cul terreux.
Il l’avait alors traité de tous les noms en lui ordonnant de ne jamais remettre les pieds à la ferme ou elle prendrait un coup de fusil.
Pierre n’en était pas sûr mais il avait crû voir pleurer son oncle dans l’étable.
Voilà le genre de douceurs que l’on se disait dans un monde rural où la vie est si dure que la communication et l’affection y tiennent une moindre place, l’utile l’emportant toujours sur l’agréable et l’intérêt toujours sur les sentiments.
Quelquefois, lors des repas familiaux traditionnels, Pierre pour faire plaisir, se mettait aux fourneaux et concoctait de bons petits plats fins et délicats. Il dressait une jolie table comme celles qu’il voyait dans les magazines mais le silence des convives était éloquent : pas de critique mais pas de compliments non plus. Juste des regards en biais, des ricanements sournois. Ils baffraient plus qu’ils ne mangeaient, sans plaisir évident, buvaient du mauvais vin boudant le champagne qu’avait acheté Pierre avec son propre argent et ils commençaient à se décoincer quand le grand-père lâchait un pet bruyant et déclenchait l’hilarité grasse de la famille toute entière.
Pierre n’en était même plus désolé, il était habitué. Ce qui le chagrinait lors de ces repas c’était que sa mère qu’il adorait semblait des leurs. Elle riait de leurs blagues douteuses et ne le défendait pas ouvertement.
Alors, il ne pouvait s’empêcher de faire cette triste constatation : au fond, elle était comme eux…