Sotte et abrutie, j’errais depuis des mois sans but, sans envie, sans intérêt pour rien. Une carcasse vide d’idées trainant des pieds lourds comme des enclumes sur
un bitume hostile et imbécile. Que du vilain ! Que du grotesque ! Que de basses préoccupations autour de moi ! Gagner de l’argent ? Pour quoi faire ?
Non, non, non. Décidée à en finir mais de manière indolore, ce qui réduit considérablement le champ d’action mais que voulez-vous, on a de la noblesse ou l’on en
n’a pas. Ma décision était irrévocable. Tout cela n’avait que trop duré. J’avais passé le cap fatidique des quarante ans et un matin j’avais fait le bilan. Ouah, c’était loin d’être
brillant et très loin de ce que j’avais imaginé !
Que du modeste, que du petit, que du brouillon, que du mesquin alors que j’avais toujours tout rêvé en grand. Mais ce qui a vraiment fait tout basculer, c’est ce
stupide magazine féminin que j’ai lu un jour. Le test du crayon sous le sein ! J’en suis encore toute bouleversée… Je n’en croyais pas mes yeux ! Le crayon est resté niché bien
tranquillement sous mon sein droit, le plus beau, le plus fier et majestueux, niché comme un petit oiseau de bois bien tranquille sous mon sein le crayon. Je me suis dit que peut-être, comme je
sortais de la douche, l’endroit était humide et faisait une sorte d’effet ventouse alors j’ai enlevé le crayon et je me suis séché assez longtemps je dois dire sous le sein, jusqu’à me brûler à
l’aide de mon sèche-cheveux thermique dernière génération que je n’utilise plus d’ailleurs car cela abîme mes cheveux (nb : parler de mes cheveux aussi). Bref, après un quart d’heure
d’assèchement cutané intensif, je repositionne le dit crayon qui retrouve sa place tout naturellement. Je décide de marcher dans mon salon, très droite, bien digne. Le stylo ne bouge pas d’un
iota bien calé sous mon sein. Je cours même. Bon, je saute. S’il tombe, tout n’est pas perdu. Il finit par tomber ce maudit stylo et je le regarde là par terre, ironique et moqueur, perdue dans
la salle de bain, tous mes jolis produits cosmétiques hors de prix, tous mes onguents et mes potions semblent ricaner et me dire :
« - La vieillesse est un naufrage… ».
Et là, le choc. Je me regarde nue dans le miroir. Quelle horreur ! Quelle abomination ! Quelle naufrage effectivement ! Avais-je un voile devant les
yeux depuis si longtemps ?
Tout me revient tout à coup comme une monumentale gifle. Le buraliste depuis un moment ne m’appelle-t-il pas Madame ? Beurk, j’ai fait semblant de ne pas m’en
rendre compte. J’ai gardé le sourire face à cet abruti et je lui ai même souhaité bonne journée alors que j’avais envie de lui sauter à la gorge.
Madame ! Madame ! Mais je ne suis pas une madame ! Que s’est-il passé ? Il y a peu encore on m’appelait « la petite ».
Je m’examinai devant le miroir beaucoup plus attentivement tout à coup et je découvrais la madame en question. Vision d’horreur ! Belle toute nue ! Mon
cul oui ! Quelle émission débile et racoleuse ! Crétin de relooker homosexuel ! Abruti ! Nazi ! Aucune femme ne s’aime toute nue ! Seuls les vrais hommes savent ce
genre de trucs même si eux ils nous aiment que toute nue ! On dépense des fortunes en fringues pour plaire aux copines en fait car les mecs, ce qu’ils veulent tout le temps c’est nous voir à
poil ! À poil ! À poil ! Faire à manger : à poil ! Faire les courses : à poil ! Conduire : encore à poil !
Bon avec le soutien-gorge et la culotte, passe encore. De trois quart bien sur parce que de face, non c’est pas possible ! Haut les bras ! Bon dieu, j’ai
des bourrelets de bras, je n’avais jamais remarqué. Finis les jolis petits tops bras nus ! Finis !
Le ventre, bon ça va encore ! Allez sois honnête, ne le rentre pas ! Ah ouais quand même…
Putain, c’est si affreux que je suis prise d’un fou rire frénétique. Comment se fait-il que je n’ai rien remarqué ? Je cours chercher une casquette, une
canette de bière et une clope et je pose devant le miroir en lâchant tous les derniers muscles qu’il me reste : on dirait une grosse allemande, de celles qu’on voit dans les clubs de
vacances ! Ouais, une grosse teutonne de quarante ans remplie de bière et de saucisses.
Il faut arrêter le processus, il faut stopper le massacre, je ne pourrais pas supporter ça, ne plus susciter le désir mais la sympathie, plutôt crever ! Oui
mourir, quelle délivrance. Ne plus voir ces chairs en train de se putréfier, cette cellulite m’envahir de tous côtés, je ne veux pas être un territoire vaincu par la vieillesse non !
Ah, ça jamais !
Ayant par quelque procédé frauduleux, obtenu quelque barbiturique très puissant, je me laissais encore 24 heures pour réfléchir. On ne se tue pas comme on va
chercher son pain à la boulangerie quand même !
Je laissais juste 24 heures d’air pur à mes pauvres poumons qui eux, bien cachés derrière mes seins ignobles ne demandaient rien qu’à respirer. J’avais essayé de
bloquer ma respiration sous la douche très longtemps, jusqu’à devenir violette pour voir ce que ça faisait en vrai de mourir et bien mes amis, c’est pas une partie de plaisir ! Si je pouvais
avoir un arrêt du cœur en dormant ce serait top ! Hop, je m’endors, je suis dans un super rêve où un charmant jeune homme tombe en arrêt devant moi, fait tout pour me séduire, me harcèle
mais moi très digne :
- Mais jeune homme vous pourriez être mon fils ! C’est ridicule !
Ah, c’est du sucre, du miel, du Nutella ce rêve ! Et au moment où je commence à céder, à fiche en l’air ma réputation, à tout quitter pour mon beau jeune
homme, où sa langue rentre dans ma bouche et qu’on m’a pas embrassé comme ça depuis des lustres crac ! Le cœur qui lâche et m’envoie direct au paradis !
Et mon époux le matin me retrouve ainsi, un air béat sur la figure, froide comme du marbre et pleure, et pleure, et pleure…
Vidant mon compte en banque où dormaient mes ridicules économies, je m’en allais d’un pas léger, sachant mon calvaire bientôt terminé, me promener au cœur de la vie
c’est-à-dire au centre commercial, une dernière fois.
Regardant tous ces produits comme pour l’ultime fois dans la fière attitude bien qu’humble de celle qui va mourir. Faisant le tour de mes relations et amis, goutant
comme au saint graal à leurs hypothétiques réactions de désespoir à la nouvelle de mon décès inopiné, je m’en émouvais et les larmes me montaient aux yeux. Pauvre moi…
« - Comment ? Mais c’est impossible ! Pas elle ! Si jeune encore, si belle, si drôle… C’est injuste ! Mais pourquoi a-t-elle fait
ça ? ».
Attablée au café, vidant flûte sur flûte, l’heure passait dangereusement qui me rapprochait de rentrer et d’avaler la ciguë de mon propre chef telle une Socrate en
jupon, bravant une peur ancestrale, allant vers l’inconnu terrifiant en toute conscience comme une héroïne de roman, laissant mes contemporains à leur querelles, à leurs amours, à leurs
problèmes. Pouf, tout ça derrière moi et moi flamber dans un beau cercueil en bois, non pas flamber, enterrer dans le noir parce que quand même brûler c’est bizarre. Pourrir c’est plus naturel,
plus dans l’ordre des choses non ? Oh, j’en sais rien mais il faut que je me décide vite et que je laisse un mot avec mes dernières volontés parce qu’en plus je ne suis pas baptisée donc je
suppose qu’il n’y aura pas de messe… Ah, dieu, tu m’as abandonnée et je me retrouve là dans le bar de la gare, seule et désespérée…
Merde, j’ai faim. C’est quoi le plat du jour ? Tête de veau sauce gribiche ? Putain plus populaire tu meurs et puis c’est pas très Dukan comme plat du
jour… Oh et puis merde Dukan ! Va bouffer ton son d’avoine en enfer ! Je suis sûre qu’il n’en mange pas d’ailleurs cet affameur ! Non môssieur mange du rôti à la béarnaise chez
Ducasse. Je t’emmerde toi et tes protéines puisque de protéines les morts n’en consomment plus au cimetière vu que c’est eux la protéine après, pour les vers.
Après avoir ratissé mon assiette avec mon pain jusqu’à la dernière goutte de gras, je me laissai aller à roter bruyamment comme la grosse teutonne que j’étais au
fond depuis ma naissance ! Ah roter comme un homme putain ce que ça fait du bien, on se sent vivant après un bon vieux rot. Vivante oui mais il faut que je meure, je l’ai décidé, je dois
aller au bout de mon idée.
Oui, aller jusqu’au bout pour une fois ! dis-je en reniflant ma morve, prise de pitié à mon joli reflet dans le miroir de la salle joliment tamisé du bar de la
gare.
Quand la lumière est tamisée je ne fais vraiment pas mes quarante ans, je fais à peine trente dis donc… Je rêve ou le serveur me regarde avec
insistance ?
Merde, j’ai les yeux tout bouffis et le nez comme une patate… Il me sourit non ?
Oui il me sourit mais franchement il est pas vraiment un Apollon, c’est un pauvre gars qui cherche l’aventure avec de pauvres femmes en détresse comme moi. Il doit
en voir dans ce café où les trains partent et reviennent sans arrêt. Proies faciles mais moi monsieur je ne suis pas de celles-là monsieur, moi je vais mourir bientôt, je sais ça vous étonne mais
c’est comme ça, n’insistez pas avec vos yeux de merlan frit et rapportez moi une autre bouteille de Dom Pérignon brut rosé et fissa j’ai pas que ça à faire !
Allez, tchin belle incomprise ! A mon cher époux épouvanté par mon « inertie ».
A cette rédactrice en chef qui m’exploite et me demande sans arrêt de faire « plus court ». Ah ah, elle va être servie cette fois, ça sera bien court
derrière les oreilles et elle s’en voudra de m’avoir sans arrêt harcelée. A mon idiot d’éditeur qui n’a pas su m’aimer et me protéger, qui n’a pas fait son travail correctement à savoir
promouvoir mon sublime roman que je me suis fait chier à écrire, à relire, à corriger dans ses moindres détails, à changer des noms même parce que qu’il m’a dit qu’on pouvait pas mettre un juif
méchant que c’était politiquement incorrect alors je l’ai fait mais j’aurais pas dû peut-être bref…
Tchin, à toi cruelle inspiration, muse capricieuse et insaisissable qui jadis m’aima comme on aime seulement une reine ! Tchin, à ma famille de commerçants.
Que comprennent-ils à l’art ceux-là qui travaillent nuit et jour à « commercer ». Pouah, quel vilain mot !
Vidant une deuxième bouteille comme dans un rêve, je fis semblant de ne pas voir les regards envieux et haineux des autres femmes, bambins dans un bras, cabas dans
l’autre, défigurées par la fatigue, heureuses et sottes de leur pauvre sort, regardant avec dédain mes jolis escarpins à talons rouges et mes jolies lunettes noires, mes lunettes mouches griffées
qui cachent mes pattes d’oie, ainsi que ma frange qui ne me va pas d’ailleurs mais qui dissimule cette vilaine ride horizontale qui me donne toujours l’air de réfléchir sérieusement alors que pas
du tout en fait ! Ah, si j’avais un enfant, peut-être que je ne songerais pas à mourir, j’aurais quelqu’un à qui me consacrer mais bon, à force d’avorter je me suis complètement bousillé les
ovaires à ce que m’a dit le gynéco, que mon utérus ressemble au réacteur n°2 de Fukushima alors adieu fœtus et procréation même in vitro, adieu bébés joufflus, adieu adoption aussi de
l’avis des autorités sanitaires ces idiots qui ont décrétés que je n’étais pas assez stable ! Non, au fond, un enfant je n’aurais pu le rendre que malheureux ce pauvre chou, je lui en aurais
trop demandé, j’en aurais surement fait un Justin Bieber ! Bref, pas de regret en plus pas eu à connaitre les affres de l’accouchement mais chut c’est tabou ! J’ose même pas imaginer
l’état de mon corps si j’avais eu des gosses ! Je me serais flinguée depuis longtemps je crois !
Je quittais ce bouge infâme en vérifiant quand même que le serveur jette un coup d’œil sur mes fesses moulées dans mon Wrangler.
Marchant droit vers mon destin, telle une Dalida, non pas Dalida, trop populaire, trop icône gay, trop imitée par les trans chez Michou. Attendez que je cherche,
oui, ça y est, telle Virginia Woolf, marchant droit vers la rivière de la mort, ses poches remplies de cailloux assez gros pour être sûre de pas remonter. Non trop élitiste, tout le monde ne
connait pas Mrs Dalloway après tout, n’est pas lettré qui veut. Alors, tel Claude François ? Non, lui c’est un stupide accident, cramé comme une anguille dans son bain beurk ! Tel
Hemingway ? Trop prétentieux !
Tel Mike Brant ? Trop seventies ! Tel Heath Leidger ? Trop accidentel pour être honnête ! Allons une bonne idée avant de mourir ma belle
enfant…
J’ai trouvé youpi ! Telle Jean Seberg ! Oui c’est ça Jean Seberg, si belle qui vendait le Herald Tribune dans les rues de Paris, morte avant d’être laide
et ruinée, avalant ses cachets et s’enfermant dans le coffre de sa voiture. Mouais pas très glamour quand même mais j’aime bien Jean Seberg quand même…
Tiens si je me faisais couper les cheveux là maintenant comme Jean Seberg, j’en ai toujours rêvé mais j’ai jamais osé. Là je prends pas trop de risque en fait vu
que je vais crever. Si ça ne me va pas ça ne m’ira pas pour longtemps. Hi hi hi.
Ouais, si je me faisais couper les cheveux là tout de suite, sacrifier ma belle toison blonde entretenue à grands coups de lotions capillaires et autres masques à
base de placenta d’agneau, ultra chères, dans un dernier acte de rébellion ?
C’est pas pratique d’avoir les cheveux longs à quarante ans je vous le dis, c’est même héroïque parce que ils ne tombent plus naturellement voyez-vous, il faut sans
arrêt faire des brushings sinon vous ressemblez à Tina Turner blanche mais sur vous ça fait chelou bref c’est un sacerdoce et pour quoi me direz-vous ?
Pour plaire à ces messieurs bien sûr, à ces Strauss Kahn en puissance, à ces saletés de machistes qui vous jugent à votre chevelure !
Oui mais, si ça ne me va vraiment pas ? Ce serait terrible si mes proches venant dire un dernier adieu à leur chère souffrance, à leur chère incomprise
chuchotaient entre eux à la morgue :
« - Mon Dieu c’est terrible, je ne la reconnais pas ! Elle qui avait de si beaux cheveux longs… C’est une ignominie ! Elle devait vraiment être folle
finalement pour prendre une décision aussi radicale…. ».
Non, je ne peux pas me couper les cheveux, ça me décrédibiliserait. Que dis-je ? Ça me désacraliserait !
Bon, avec une pointe de regret, je filais droit devant l’échoppe Jacques Dessange sans y entrer. Ne pas risquer de se défigurer avant de mourir, j’ai tenu quarante
ans avec mes cheveux longs, je peux tenir encore quelques heures…
L’heure, oui l’heure. Elle tournait, implacable et je décidai, pour la dernière fois de lécher les vitrines. C’était l’été, j’avais donc tout mon temps avant
la tombée de la nuit. Avant l’acte final.
Un peu paf à cause du champagne, j’avançais péniblement, l’âme tourmentée et nostalgique. Slave, oui j’étais slave, une Anna Karénine sauf que je n’allais pas
sauter sur des rails présentement mais entrer dans ma boutique préférée, de celles où il y a très peu de pièces, toutes bien rangées, où les vendeuses sont courtoises et polies, pas du genre
hautaines et vulgaires, genre des domestiques comme on en fait plus, de celles qui pourraient presque être des confidentes tout en restant à leur place. Oh luxe, luxe tu me perdras ! J’aime
cette boutique bien rangée, ce parquet craquant et encaustiqué, ces larges cabines d’essayages à miroir amincissant, ce petit café ou cette flûte qu’on vous offre dès mille euro d’achat, ces
jolis sacs en carton et les jolis cintres en satin qu’on vous donne en plus.
C’est peut-être ça que j’ai le plus de mal à imaginer finalement. Au paradis je vais me faire chier si je dois étudier les saintes écritures toute la journée que
par l’esprit car j’aurai plus de corps. Non, plus de corps. Brrr, ça m’en fout un coup quand même.
Au milieu de ce déluge de pensées lacaniennes, je tombe en arrêt devant une pièce si magnifique que les larmes roulent sur mes joues.
« - Oh, toi jolie robe fourreau, je ne te porterai jamais, ô grand jamais, jamais je ne sentirai le picotement de tes paillettes au creux de mes reins… Fini
l’habit de lumière, pauvre toréador déchu, une robe comme ça c’est pour la jeunesse, pour la fraicheur, pour le printemps mais moi je suis vieille comme du parchemin.
« - La vieillesse est un naufrage… ». Qui a dit ça merde à la fin ? Il faudra vraiment que je cherche sinon ça va me tracasser pour
l’éternité.
Alors que résignée, je poursuivais mon chemin, toujours très digne face à la populace insouciante et crasse qui ne savait pas alors qu’une grande figure littéraire
en devenir allait bientôt s’éteindre dans la dignité et la discrétion les plus ultimes, le regard doux et triste je revins sur mes pas, cherchant une excuse plausible pour acheter ce fourreau.
Acheter fourreau. Acheter fourreau. Acheter fourreau. Une voix me martelait la
tête comme pour m’ordonner : acheter fourreau. Etait-ce le diable ? Si ça se trouve j’étais possédée comme dans le film l’exorciste ? Tiens
j’avais pas pensé à ça… Peut-être que le diable m’avait mis de drôles d’idées dans la tête. Je n’étais pas suicidaire après tout, sauf depuis que j’avais lu ce fameux article avec le test
du stylo sous le sein. Hein, hein, le diable s’habille en Prada, c’est peut-être pas faux après tout. Non, ne pas chercher d’excuses minables. Tu as décidé de te tuer tu te tueras mais
avant : acheter fourreau, voilà !
Et si les pompiers que tu aurais pris soin d’appeler cinq minutes avant de sombrer dans l’inconscience te trouvaient morte dans ce sublime fourreau plutôt qu’en
négligé de soie, ça enverrait quand même plus non ?
Hé hé, heureusement que j’ai pris soin de prendre la carte Gold de mon futur veuf inconsolable, de cette façon il n’aura tout de même pas été tenu à l’écart
du geste désespéré de son épouse et il pourra être fier en venant l’admirer à la morgue !
Quelle merveille ce fourreau ! Il était comme fait pour moi, là tout seul et tout triste à m’attendre ! Il épouse mes formes comme une pièce de puzzle
s’imbrique dans une autre. La vendeuse me raconte des trucs que même pas je l’écoute, je n’ai d’yeux que pour toi mon chéri. Tu moule mes attributs mais sans m’étouffer ou me serrer, tu attires
l’œil mais royalement, sans être vulgaire, tu me picotes gentiment les fesses comme je l’avais prévu, juste un peu comme ça pour me rappeler que tu es là joli fourreau, mon vieux complice qui me
met en valeur sans me voler la vedette. Oh que je t’aime toi !
Sortant de la boutique avec mon précieux, mon oiseau merveilleux, mon fourreau si vivant et si aimant dans son joli écrin de papier, j’étais prête à mourir
enfin…
Mon veuf ne s’apercevrait qu’après mon suicide qu’il avait un débit et peut-être même un découvert de 5000 euro mais bien sûr il ne pourrait pas m’en vouloir.
Finies les réprimandes et les petites réflexions mesquines du genre :
« - Ma chérie tu sais il faut être plus raisonnable financièrement parlant. La crise est passée par là et l’immobilier est en chute libre et puis ce n’est pas
avec tes piges que tu vas faire tourner la maison. Mais non je ne suis pas méchant mais quand est-ce que tu te trouves un boulot sérieux ? ».
Nique la crise ha ha. Plus rien à foutre de la crise, je m’en fous, j’ai mon fourreau pour mourir, c’est tout ce qui compte mon chéri ! Tu n’as jamais su faire
la part des choses mon pauvre chéri entre ce qui était vraiment capital et des petites choses sans importance. L’art avec un grand A, voilà ce qui est important. Je n’ai vécu que pour lui et euh
bon c’est vrai qu’il ne m’a pas vraiment rendu la pareille mais qu’est-ce que tu veux, je n’ai pas eu de chance, ni rencontré les bonnes personnes… Et oui, je ne sors pas du sérail moi, je
n’ai pas de piston moi, je ne suis pas « fille de » moi, j’ai été éditée à la force du poignet moi mais mon éditeur cet escroc a péniblement vendu mon ouvrage à 450 exemplaires…
Oh, je sais fourreau, rien ne sert à présent de ressasser toute cette mélasse. La mort, la mort il n’y a que ça de vrai. Viens que je te serre contre moi…
J’arrivai enfin devant mon hôtel, ma sépulture, mon tombeau, mon mausolée et je le regardais la tête levée, à contrejour, ce joli palace à 500 euro la nuitée.
Voilà, il fallait passer à l’acte maintenant, pas question de faire marche arrière.
Après avoir bu une autre bouteille de Dom Pérignon dans un bain mousseux fort agréable et m’être enveloppée dans un merveilleux peignoir moelleux, j’étais pressée
d’enfiler mon précieux fourreau.
Une fois parée je m’admirais dans le miroir en pied de la salle de bain.
« - Hum, pas mal, quand même quel dommage de mourir si jeune. Après tout, tout dépend de comment je m’habille. Ma peau n’est pas si flétrie que ça si elle est
bien hydratée et ces deux seins, comme ils sont haut perchés dans cette robe ! Même les bourrelets de bras ont disparus ! Y’a pas à dire quand on met le prix… »
Et oui pauvre Ophélie noyée par le chagrin, personne ne te verra ainsi, aucun homme n’aura la chance, à part les pompiers, de poser un regard sur cette jolie
personne, si seule et délaissée de tous qu’elle aura préféré se tuer, oui se tuer madame, pour que cesse la souffrance.
J’allai jusqu’à mon sac à main vérifier que j’avais bien emporté les cachets espérant peut-être un signe du destin si tel n’était pas le cas… Mais non, ils étaient
là, prenant soudain toute la place dans mon maxi bag Chanel, au milieu de mon foutoir rassurant. Tiens mon BlackBerry torch clignote. Je l’adore mon BlackBerry, c’est le même que Kim Kardachian.
Oui je sais ce n’est pas une référence mais c’est encore la preuve que des gens qui n’ont aucun talent peuvent réussir alors quand comme moi on est bourré de talent, c’est un crime encore plus
grave que de ne pas réussir.
Les cachets dans une main et le téléphone dans l’autre, je décidai de d’abord gober deux cachets et de regarder mes messages ensuite.
Gloup ! Et de deux ! Alors premier sms : orange ! Votre forfait etc, etc…
Gloup ! Et de quatre ! Deuxième sms : Bonjour vous ne m’avez toujours pas renvoyé le formulaire d’inscription pour les cours de réflexologie
comportementale, n’oubliez pas et mes amitiés. Florence.
Quelle chiante celle-là, ça fait deux mois qu’elle me harcèle pour que je suive ses cours de réflexologie plantaire comportementale ? Pourquoi je lui ai
demandé ce qu’elle faisait dans la vie à ce maudit cocktail ennuyeux à mourir ? Pourquoi c’est toujours à moi que ça arrive de tomber sur les pires emmerdeurs de la terre ?
Gloup ! Et de six ! Ah, je commence à me sentir drôlement bien dis donc ! C’est ça mourir ? Et bien je veux bien mourir tous les jours
alors ! Allez encore une petite coupette pour faire passer tout ça !
Gloup ! Et de dix ! Dernier sms : Je n’arrive pas à vous joindre Milène ! Rappelez-moi d’urgence ! François Bunel de la Grande
Librairie a beaucoup aimé votre livre, il voudrait vous avoir dans sa prochaine émission ! Rappelez –moi, vite !
Gloup ! Gloup ! Gloup ! Gloup !
Bah ça alors, la tête m’en tourne ! Une émission de télé sur une chaîne culturelle de grande écoute ! France 5 ! Pas une chaîne de la TNT non !
France 5 ! Merde j’ai les jambes qui tremblent ! Oh vite, il faut que je rappelle mon cher et ami éditeur pour en savoir plus ! Alors ça, ça va couper la chique à mon époux !
Comme il va être fier de moi ! Il va devoir me traiter avec le respect qu’il me doit ! Et pourquoi j’ai englouti trois assiettes de tête de veau merde ! Je vais passer à la télé
bordel ! Il parait qu’on prend cinq kilos dans la face !
Merde, mon téléphone est tombé, j’ai à peine la force de soulever une main pour le rattraper. C’est quoi déjà le numéro des pompiers. Le 112 je crois. Je rampe par
terre et j’arrive à voir un bout de ciel par la fenêtre. Putain, la nuit est chaude, elle est sauvage, c’est pas du tout, du tout un jour pour mourir, non de non.
A l’autre bout du fil, une voix chaude et réconfortante me parle, une voix d’homme, d’un vrai qui va venir me chercher, me sauver si j’arrive à articuler pour
expliquer la situation mais je suis en train de vomir sur mon joli fourreau merde quelle conne ! Si j’avais su que se suicider aux cachets faisait vomir jamais je n’aurais choisi cette
option. C’est dégoutant et en plus je suis émétophobe, je n’ai pas vomi depuis l’âge de cinq ans et j’en suis très fière mais là, là, oulàlà, j’arrive plus à me retourner sur le ventre. Oh la
vache je vais me faire une mort de rock star à la Jimmy Hendrix, plus rock que glam tout ça…
Les minutes passent et mes poumons commencent à s’inquiéter, c’est pas comme le jeu qu’on faisait sous la douche mes petits, non, non ,non, j’arrive pas à aspirer
une goulée d’air, cette maudite tête de veau obstrue ma trachée, ouh là ça fait mal…
Y’a quelqu’un au-dessus de moi qui me regarde, hum pas mal le pompier mais c’est bizarre il est pas en tenue et il fait rien pour m’aider, il me tend juste la main,
c’est tout. C’est bizarre, je le connais pas mais je la lui tends ma main et pas qu’un peu alors que d’habitude je fais pas confiance à des étrangers, je fais confiance à personne
d’ailleurs, je vois des psychopathes partout et ben là, je lui prends sa main et hop il me soulève comme il soulèverait un ballon, trop bizarre.
Hey, c’est moi là par terre ? Non, pas possible ! Ils vont quand même pas me trouver comme ça ! C’est du gâchis ! T’avais tout prévu pour être
une belle reine morte ! Là on dirait une vieille ivrogne, les cuisses à l’air et t’as même pas de culotte et pire, oh la honte, t’es même pas épilée ! Et cette cellulite ! T’as pas
choisi la meilleure position pour mourir. Tu fais tout de travers décidément !
Oh toi là, arrête de me tirer vers le haut tu me fais mal, ça suffit, on n’a pas élevé les cochons ensemble à ce que je sache.
Ah, on cogne à la porte, ils ont dû me repérer via mon portable comme dans les experts Miami. Bon allez, un bon coup de pied dans le fond de la piscine, un dernier
effort pour te retourner, voilà ça y est, allez vomi, oui vomi sur la moquette, j’ai jamais autant aimé vomir moi. Tiens les cachets sont pas tous fondus, combien y’en a encore d’entier,
cinq ?
Je les voie énormes, en quatre dimension les cachets, y’en a même un qui se marre et un autre qu’est en colère avec ses petits yeux tout noirs. C’est un
putain de cauchemar ce suicide ! Ahhh, j’entends un gros crac ! Ca y est mon cœur a lâché, tant pis ! J’entends des voix, c’est dieu ? Allo ? C’est qui ?
Jésus ? Gérard ? Gérard ça fait pas très saint quand même… ah, Gérard le pompier, ah d’accord nickel chrome Gérard, vas-y je suis toute à toi, je suis prête pour le bouche à bouche,
désolée pour l’haleine mais bon c’est ton boulot après tout hein ?
Bon j’ai peut-être encore une chance de passer à l’émission alors.
Putain par contre, mon mari va me tuer. Les pompiers viennent de déchirer mon beau fourreau à 5000 euros pour me faire un massage cardiaque !