La vie de Marie ( ch.20)
CHAPITRE 20
Ainsi donc, c’était ce même homme qui m’avait cassé les oreilles quelques semaines auparavant avec sa musique démoniaque qui jouait maintenant avec une douceur infinie un arpège sur sa guitare sèche. Il avait dans les yeux une sorte de tristesse ou plutôt une mélancolie toute slave et à cet instant, je retrouvais des traits communs avec son aïeule Madame Pavlovitch.
Il joua un bon moment sous les yeux admiratifs de ses hôtes qui se servaient de grandes rasades de mauvais kir. Même Max le cochon, couché à ses pieds, semblait tout à fait sous le charme…
Sa façon de jouer, tout à fait particulière me fit moi un drôle d’effet plutôt négatif. Elle me renvoyait des flashs de mes moments heureux avec Pierrick, au tout début de notre histoire mais est-ce que je n’avais pas été toute seule à les vivre ces bons moments ? Est-ce qu’il m’avait menti durant toutes ces années et surtout pourquoi ? J’aurais pu comprendre ou essayer au moins… De toute façon, je n’étais même pas sa femme alors j’avais encore moins de légitimité dans l’histoire pour lui demander des comptes.
Les applaudissements de Lucien me firent remonter à la surface de ma songerie et je séchai discrètement une larme qui s’était échappée du plat de ma main.
Stanislas se mit à chanter une chanson qu’il avait écrite à propos de son père.
Les paroles n’étaient ni tristes ni amères, elles parlaient du suicide avec une grande intelligence. Il disait en quelque sorte qu’il ne jugeait pas l’acte de son père même s’il aurait aimé le connaître en tant qu’adulte mais qu’il retenait de lui qu’un homme a encore cette liberté ultime, celle qui effraie tant la société, de se donner la mort parcequ’il estime qu’il n’a plus rien à apporter à quiconque et que quiconque n’a plus rien à lui apporter. Personnellement, je trouvais cet acte horriblement lâche surtout en tant que père de famille : comment peut-on abandonner ses enfants de la sorte ? Mais Stanislas semblait, en tant qu’artiste avoir transcendé sa douleur et accordé son pardon à son père et pour cela je lui trouvai une grande intelligence…
Lucien ne pu réprimer un sanglot et se moucha bruyamment. Voir cet homme si rustaud qui aboyait plus qu’il ne parlait pleurer ainsi à l’évocation de son meilleur ami disparu me fit de la peine.
Je me sentis gênée et vraiment pas à ma place au milieu de ce théâtre intime. J’en voulus tout à coup à Stanislas de m’avoir emmenée là, chez des gens qu’il considérait comme sa famille. J’avais tout fait pour m’éloigner de la mienne, pour me débarrasser des affects familiaux qui selon moi freinaient l’individu dans son accomplissement personnel et je me retrouvais ce soir là à éprouver du chagrin pour un inconnu.
Brusquement, je demandai à Stanislas de me montrer ma chambre, n’en pouvant plus de cette ambiance mortifère.
Il rangea sa guitare dans son étui et me conduisit jusqu’à mes quartiers qui malheureusement se trouvaient dans le même état que le reste de la maison.
Il s’appuya contre le chambranle de la porte et planta ses yeux sombres dans les miens.
- Tu t’es ennuyée ce soir n’est-ce pas ?
Je baissai les yeux, je n’osais pas le regarder, je n’avais pas envie de parler, j’avais envie qu’il me laisse tranquille. Pourquoi était-il si gentil, si prévenant avec moi ? Je n’étais tout de même pas née de la dernière pluie, c’était évident qu’il voulait coucher avec moi, qu’il ne m’avait pas amenée pour rien et qu’il attendait son dû. Il me dégoûta. Il ne fallait pas que je laisse traîner les choses plus longtemps comme j’avais coutume de le faire dès qu’un problème se présentait, non, il fallait que je vide mon sac, que je crève l’abcès tout de suite.
Je levai vers lui des yeux haineux.
- Ecoute Stanislas, je crois que c’était une mauvaise idée que tu m’emmènes ici… J’ai une tonne de problèmes en ce moment et je n’ai pas envie de rentrer dans ton intimité et encore moins coucher avec toi ce soir…
Ça y était, j’avais osé, c’était sorti de ma bouche et j’étais soulagée.
Son regard ne cilla pas, à peine une ombre amusée traversa t’elle ses yeux.
- Si je te dis que c’est totalement sans arrière pensée que je t’ai amenée ici, tu ne vas pas me croire et pourtant c’est vrai. Je t’apprécie et j’ai simplement voulu te changer les idées comme je te l’ai dit mais apparemment le cynisme dans lequel tu baignes t’empêches de voir les gens tels qu’ils sont… Sur ce, je te souhaite une bonne nuit Marie.
Il referma la porte doucement.
Un sentiment de honte m’envahit car il disait certainement vrai mais connaissant la nature humaine, il fallait que je me protège et j’avais eu raison de mettre les choses au point au risque de le froisser.
Nous partîmes le lendemain matin et le trajet me parut encore plus pénible qu’à l’aller.
J’allais devoir affronter beaucoup de choses en rentrant chez moi et surtout Pierrick. Comment allais-je bien pouvoir le revoir et surtout quoi lui dire ?